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mercredi 31 octobre 2012

Kampuchéa, de Patrick Deville



  À l'écart du village, j'ai posé mes sacs dans le bungalow sur pilotis du Viking. Des singes à moitié domestiqués mangent sur l'herbe les fruits qu'il vient de leur lancer. Sur une table, un exemplaire du Bangkok Post de la veille. Assis à son bureau, le Viking tousse devant un ordinateur. Il est vêtu d'un paréo à fleurs, le torse colossal nu et ridé, les muscles avachis brûlés de soleil, les cheveux longs et blanchis, quelque chose d'un hippie très vieux. Il a finalement accepté de dresser pour moi des listes de lieux, de noms, de téléphones. Une longue pipe en ivoire sur son reposoir. 

Dès le début du "roman", le ton est donné, le style est posé. On ne reverra pas souvent le Viking, c'est l'une des silhouettes du présent. Le narrateur, un écrivain voyageur (Deville déteste ce terme), s'intéresse davantage aux figures du passé. 
Que cherche-t-il ? Ce n'est pas vraiment dit. Il est sur place et il raconte sa remontée du fleuve, sa traversée du Cambodge. Il suit le procès de Douch, le tortionnaire de S 21, cet homme qui récite La Mort du Loup de Vigny, l'employé idéal tel que le décrivent toutes les offres d'emploi, la partie noire et putride de notre âme, ce francophone, comme Pol Pot, comme les autres khmers rouges, anciens étudiants à Paris. Les chauves-souris en pyjama noirs, la destruction de l'argent, les livres interdits, un immense camp de concentration dans lequel briser une cuiller ou une pousse de riz est un crime passible de mort, un pays dont les rescapés n'auront plus aucun papier d'identité, ni diplômes, ni titres de propriété.

Il trace des biographies en courts chapitres. Page 48, le portrait de l'étonnant Norodom Sihannouk, un nom qu'on entend aux infos (pas étonnant, il est mort il y a quinze jours...) mais sans connaître sa vie, son histoire. C'est à ça que les livres servent. À quoi bon inventer des personnages romanesques quand de tels individus peuplent la réalité?
 Patrick Deville excelle aux  instantanés d'histoire, l'écrivain visualise comme un film (p.92 ...je continue à filmer l'histoire de la rue) les épisodes du passé. Il avance dans la ville, au long des fleuves, il interroge les témoins, les survivants, et imagine ce passé auquel la France coloniale est si liée. Aucun jugement moral, les descriptions suffisent, dans une langue sobre aux mots choisis et précis. Il nous fournit des images du passé, ce livre pourrait être vu comme un réservoir d'images de ces contrées asiatiques, "ces pays de la beauté absolue, des végétations déraisonnables".

Et surtout il sort de l'oubli des personnages oubliés. On connaît Angkor, mais connaît-on le nom de de Henri Mouhot qui redécouvre "les grands fantômes de pierre sous la nuit humide de la forêt, mangés de lianes et de racines". Puis se succèdent comme une litanie les personnages que convoque l'écrivain, du passé récent, comme David Carradine, dont la gueule d'aventurier ne dépare pas, accro à l'asphyxiophilie...ou le père François Ponchaud. Malraux et sa tentative de vol, Graham Greene, le flegmatique agent secret et écrivain anglais, Pierre Loti qui écrira Un Pèlerin d'Angkor, Georges Groslier qui photographie et recense les pagodes, et surtout  Auguste Pavie, naturaliste, géographe qui va relever des milliers de kilomètres de territoire et finira sa vie paisiblement. Découvrez l'existence de cet homme que Deville sort de l'oubli...
Auguste Pavie

Voilà, j'ai peur d'en avoir déjà trop dévoilé sur ce livre de 247 pages. De ces romans qui peuvent lasser le lecteur paresseux, mais dont les visions infusent lentement dans la mémoire. Pour avoir vu Patrick Deville en photo, on imagine bien -scène du livre- l'écrivain voyageur aguerri et flegmatique, à la dérive sur le fleuve, la mèche grise, Marlboro light vissée au coin de la bouche, le regard pensif et méditant déjà ses phrases, même si les hommes sont parfois "perdus dans des pensées impossibles à traduire".

C'est curieux, il y a une sorte de lassitude fatiguée qui a pu me contaminer au cours de la lecture, mais une fois le livre terminé, une seule envie, en relire un autre de l'auteur.

jeudi 25 octobre 2012

La membrane du réel


Bienvenue dans le monde réel.

Le livre est sur un présentoir, à  la médiathèque Astrolabe (Melun). Par curiosité, je m'en empare, histoire de connaître l'envers du décor: Pôle emploi / «  De quoi j'me mêle  ? »Les éditions de l'Atelier. Paris, 2012. 18 €


le tour de France de Gaby Bonnand

Qui est Gaby Bonnand ? C'était le représentant de la CFDT au conseil d'administration de Pôle Emploi et président de l'UNEDIC; j'avoue, des termes entendus aux infos et qui me sortent directement par l'autre oreille.
Ce livre de 140 pages aux éditions de l'Atelier aux courts chapitres de noms de villes-dates égrène ses rencontres avec les conseillers de Pôle Emploi ainsi qu'avec les chômeurs rencontrés sur place. L'auteur d'ailleurs ne cache pas ses craintes récurrentes à chaque fois qu'il les aborde. Mais il s'oblige à sortir des conseils d'administration pour s'imprégner et  se nourrir de la vie des gens afin de rendre moins abstrait le chômage dans le débat public. Ce qu'il nomme un "exercice de restitution".  Gaby Bonnand (on a envie de dire Mr Bonnand) est sans doute un "honnête homme", mais pas du genre à valoriser son ego, d'où un style factuel.
« A Pôle emploi, en ce début d'année 2010, c'est le choc. Choc entre une fusion menée au pas de charge et une augmentation massive du chômage depuis plusieurs mois, sous les effets de la crise démarrée en 2008» p.15
Il donne des chiffres: tous les 13 jours, 1 milliard d'euros est versé en France sous forme d'indemnisations, dont 250 millions à Pôle Emploi. Il se familiarise avec des sigles barbares: EID (entretien d'inscription et de diagnostic), CAE, ASS, PPAE, POE, SMP, VAE etc...
Les Sigles

Les conseillers pôle emploi lui expliquent que la complexité des indemnisations vient de la succession des contrats d'intérim de 1 jour parfois, ou de CDD, d'activités partielles avec complément chômage, tout ça est difficile à calculer...Les contrats de moins d'un mois ont plus que doublés entre 2000 et 2010.
Page 29, il rencontre des femmes licenciées d'un sous-traitant qui fabriquait des armatures pour les sièges de voiture, à Montargis, "écoeurées par tant d'indifférence", p.30, c'est le parcours de Mireille, extrait:
Histoire de Mireille

Dans les agences, il voit des sites mixtes multisites, "en langage bancaire, cela veut dire qu'il y a un site pour le front office et un site pour le back office"...avec des missions fractionnées en multiples tâches comme dans une chaîne de construction...chaque conseiller a un portefeuille, on parle de volumétrie de portefeuille, les lignes téléphoniques ne sont pas rentrantes, détail qui reviendra souvent comme symptôme de déshumanisation: le chômeur tombe sur des plate-forme et ne peut pas rappeler directement son référent. Ça me rapelle ce roman de Thierry Beinstingel chroniqué ici qui parlait des ...Nous voilà dans le monde abstrait de la machine techno-administrative, le lieu qui rend massif ce qui est individuel.
P. 37, son irritation devant le coup de pub de Laurent Wauquier qui a décidé une enquête par internet directement vers les demandeurs d'emploi,  une autre époque déjà...p.55, la logique, c'est de mettre le chômeur sous pression pour qu'il sorte du chômage au plus vite...
Revient souvent la polyvalence à marche forcée des agents, souvent décrits comme aimant leur métier mais obligés de se former à la fois au conseil et à l'indemnisation. Ceux qui déplorent de n'avoir plus le temps d'aller dans les entreprise, chaque conseiller est le référent d'un secteur professionnel et chargé d'aller dans les entreprise. Chaque conseiller passe au moins une demi-journée à la collecte des offres, les offres sont collectées par téléphone, elles sont mises dans une banque de donnée accessible aux demandeurs d'emploi et aux agents pour permettre la mise en relation avec des chômeurs de leur portefeuille. A condition que l'informatique et les logiciels fonctionnent bien....
Trop lunaire, trop éloigné de ce pan de réalité, je ne peux pas me hasarder à juger ce livre, je sais juste que j'ai appris des choses  sur le fonctionnement de Pôle Emploi. On a effectivement un aperçu de l'envers du décor. On ne peut que se féliciter que des gens s'engagent au quotidien dans cette réalité et essaient d'arranger les choses. On touche la membrane du réel, c'est le bouquin le plus déprimant de l'année, le lecteur aguerri doit parfois aller au charbon...

La face cachée de la terre

CAVERNES, face cachée de la terre, sous la direction de Rémy Wenger, éditions Nathan.
238 pages d'un beau livre à l'épaisse couverture cartonnée, enrichi d'illustrations évidemment impressionnantes, mariées à un texte précis: on apprend beaucoup de choses sans indigestion. Le mélange idéal ? Tiens, cela pourrait être l'occasion de comparer avec le web, on verra à la fin du billet...



Le livre se décompose en trois parties:

  • Les cavernes, histoire, mythes, géologie, faune.
D'abord, des noms de savants: Athanase Kircher et son Mundus Subterraneus, Noël Antoine Pluche, Tolkien, Platon bien sûr pour qui la caverne symbolise le lieu où l'on n'accède qu'à une part limitée des connaissances.
Les cavernes font peur, l'idée de se trouver au fond d'un puits clos de toutes part constitue une épreuve mentale redoutable, mais elles furent aussi les premiers habitats protégés des hommes grâce à leurs murailles protectrices (une seule issue à surveiller) et  à leur stabilité thermique. Elles permirent ainsi un meilleur sommeil ce qui a pu favoriser la construction de l'intelligence (p.28).
On y parle des Anasazis, avec leurs pueblo et leur kiva. Plus près de nous, on apprend l'histoire du village de Naours (p.34), réplique à 30 m. de profondeur du village extérieur qui permettait aux habitants de se protéger des pillards et des guerres de religion. 
description des formes karstiques

Toujours sur le mode de la fascination, le volet géologique du livre nous apprend que les grottes sont dans le karst, dessins et schémas à l'appui, mais surtout que même les grands réseaux spéléogiques ne sont que les artères principales d'un réseau de plusieurs milliers de kilomètres.
 Pas étonnant que l'eau souterraine représente la plus grande part des réserves d'eau douce. Une eau karstique vulnérable, mise en danger par la pollution. Les spéléologues prédisent notamment une catastrophe écologique au gouffre de Jardel (Doubs) lorsque la rouille aura fini de ronger la carapace des obus qui trempent dans le lit de la Loue souterraine.
Une anecdote, toujours dans le Doubs:  en 1901, la source de la Loue s'est mise à sentir l'anis, conséquence de l'incendie de l'usine Pernod à Pontarlier, sorte de traçage involontaire....
Les grottes constituent aussi des archives du temps avec les couches successives d'ossuaires de faunes disparues dans les gouffres pièges.



  • Ceux qui les explorent: les spéléologues.
À partir de la page 120, on s'intéresse à ces explorateurs de l'ombre. La France serait le terroir de la spéléologie. Citons le marquis de Vivetières qui descendit dans la grotte des Demoiselles dans l'Hérault (1780), le marquis de Nointel qui explora la grotte d'Antiparos en Grèce et réunit un demi-millier de personnes pour la messe de noël en 1673. Plus tard, les pères de la discipline se nomment Édouard-Alfred Martel - imaginez un homme qui se fait descendre assis à califourchon sur une escarpolette, tenant la corde d'une main et une bougie de l'autre, couvert d'un chapeau melon...- Norbert Casteret, Robert de Joly qui tous laissent de nombreux ouvrages relatant leurs exploration. Je vais regarder sur Gallica.
Peu à peu, l'équipement s'allège et on peut aller de plus en plus loin. En 1956, on franchit la barre mythique des 1000 mètres de profondeur dans le gouffre Berger. Si quelqu'un possède le Paris Match du 22 septembre 1956, on en parle...Et le 19 octobre 2004, la barre des 2000 mètres de profondeur est franchie à Krubera Cave, en Abkhazie. La fin d'une cavité est un leurre, repoussée plus loin à chaque expédition...
les spéléologues, des gens secrets
Les spéléos sont dépeints comme des amateurs éclairés et  discrets qui cherchent plutôt à maintenir les secrets sur leurs découvertes, capables de d'arpenter de manière systématique des lieux peu fréquentés pour découvrir une cavité inconnue. Ils dressent la cartographie souterraine de manière détaillée grâce aux relevés topographiques, au ruban métré, à la boussole, au clinomètre (appareil qui mesure les pentes) et relèvent dimensions, pentes et azimuts. 

Les auteurs réussissent à nous faire partager leur fascination pour une passion salissante, dangereuse, épuisante. C'est aussi l'occasion de plonger dans un monde sémantique évocateur du monde souterrain avec des mots connus et d'autres que l'on découvre, inventaire:  
  • le monde hypogé
  • les étroitures
  • les siphons
  • troglodyte
  • karst
  • lapiez,
  • dolines
  • galeries épiphréatiques
  • dolomie
  • gypse
  • exutoire du système,
  • tubes de lave
  • fluoroscéine,
  • mondmiltch,
  • stalactites, stalacmites, colonnes, draperies, radon, glacières
  •  différences entre faune troglobie, troglophile et trogloxène...
  • on y rencontre le fascinant protée (souvenir le plus marquant du livre), la chauve-souris, le gecko, le guacharo, la salanguane, des disparus:  le mégacéros, l'ours des cavernes, ursidé trogloxène dont on a retrouvé les mandibules et les marques de griffes dans les gouffres où il était tombé... 
Le protée a fasciné des générations de spéléologues


  • La dernière partie de l'ouvrage est consacrée à quelques récits aux quatre coins du monde: tube de  lave au Canaries, intérieur d'un glacier dans les Alpes, ou en Islande au Vatnajökull etc...
Pendant ma lecture, je me demande si chaque terme va me renvoyer vers un site, un article wikipédia, une vidéo YouTube, un vieux livre numérisé, magie du web qui permet d'étendre une lecture, de l'augmenter, mais sûrement pas de la remplacer.
L'image synthétique formée dans mon esprit après cette lecture est irremplaçable de l'expérience lecture. Un beau livre qui m'a renvoyé à des souvenirs julesverniens mais aussi Tintin avec cette phrase de la page 191 : "à quand une expédition de spéléovolcanologie lunaire ?" (le lien s'ouvre sur une page d'On a marché sur la Lune).

Mise à jour: il suffit effectivement de taper spéléologie dans le moteur de recherche, la ressource est abondante, et les vidéos sur YouTube bien faites.
Je ne mets pas de liens vers des sites mais voici la page de bibliographie.

jeudi 11 octobre 2012

Le spleen de l'amnésique


MÉMOIRE MORTE, Donald Westlake, traduit par Gérard de Chergé.
380 pages fascinantes. Il y a longtemps que je n'avais pas pris autant de notes sur un livre, presque à chaque page. Même les redites, les longueurs prennent leur sens, elles illustrent très bien les ruminations, les ressassements du personnage, qui sont aussi les nôtres dans la vie. Car si on s'identifie au personnage, c'est aussi à cause du réalisme auquel s'oblige Donald Westlake, la fiction n'autorise pas la triche avec le réel: les problèmes d'argent, de travail,les rendez-vous aux bureaux de recherche d'emploi, les chèques de l'assurance chômage dominent le quotidien.


Un roman existentiel, dit le quatrième de couverture.
En effet. Car l'existence de Paul Coles, acteur en tournée dans une petite ville, est bouleversée par un mari jaloux qui lui a fracassé une chaise sur la tête. Il perd la mémoire, et son identité. Coles a une mémoire trouée mais qui fonctionne encore, et il garde espoir de retrouver sa vie d'avant. Réalisme du monde dans lequel le blessé se réveille du coma: on le soigne bien sûr, mais on met de coté ses affaires pour être sûr qu'il paie l'hôpital, et on est bien content de le confier aux soins d'un shérif qui ne l'aime pas « Vous faites le malin, là, c'est un de ces marioles de la grande ville » et qui le surveille quand il prend bien son  billet à la gare routière pour aller n'importe où à condition de ne jamais remettre les pieds dans cette ville.
Coles atterrit donc par hasard à Jeffords, une petite ville ramassée sur elle-même, dont la rivière est polluée par la tannerie. Le seul endroit où il peut trouver du travail, rejeté même par le bureau de l'emploi quand il a parlé de son ancien métier -comédien-: "nous ne voulons pas de parasites ici."
Bureau de recherche d'emploi vu par Paul Graham


Westlake décrit avec efficacité et précision le décor de la petite ville, tout ce que voit Coles et cela évoque des images de film : quand Paul Coles se fait embaucher à la tannerie, on dirait Johnny Depp arrivant dans la petite ville de Dead Man (Jarmusch),  ambiance à la Blue Velvet quand il essaie de ne pas se perdre d'un quartier à l'autre. On avance dans le roman avec l'angoisse de ce qu'il va arriver au personnage, et même si il ne se passe rien, c'est tout l'art de Westlake de faire sourdre l'angoisse de scènes vides.

Malgré tout,  il va trouver une famille d'accueil, se socialiser, trouver un équilibre entre son travail à la tannerie dont il aime l'effort physique, ses amis, dont Edna, la jeune fille qu'il fréquente. Les menaces se réduisent, l'atmosphère autour du personnage devient moins sombre.

Mais le malheur de Coles, c'est qu'il est obsédé par sa vie d'avant. Il a peur
d'oublier de partir. Il s'entoure de notes, une "mémoire de rechange sous forme de bouts de papier". Il part parce qu'il est curieux de découvrir qui il est, même s'il a peur de quitter Jeffords et de se lancer dans les ténèbres et l'inconnu. Ces ténèbres et cet inconnu que nous a si bien fait ressentir l'auteur quand Coles est arrivé dans la ville.

Il a enfin réuni l'argent pour le voyage en car. New York est découverte à travers le regard d'un amnésique, pour qui "elle est aussi étrangère que les lunes de Mars". Cette phrase illustre bien le tour de force de Westlake, qui nous fait ressentir le point de vue du voyageur fatigué et inquiet, égaré dans sa recherche d'identité ainsi que dans les rues sombres et tortueuses.
La fascination continue quand Paul Coles retrouve son appartement. Il enquête sur sa vie d'avant en se basant sur des éléments très concrets: carnet d'adresse, pile de photos de lui, feuilles d'impôts, carte de syndicat des acteurs, il se documente sur lui-même comme s'il reconstituait un puzzle.
«Tu es un grand naïf égaré dans un monde impitoyable» lui dira son ancienne agente (incroyable sosie de l'agent de Joey Tribiani dans Friends), qui lui offre une aide concupiscente «Tu es un puceau flambant neuf» tandis qu'un de ses anciens amis, Nick, finira par se lasser de cet homme trop différent du Paul Coles d'avant.

La nuit, Coles est piétiné par les monstres des ses rêves, et le jour, dans tous ses contacts avec les humains « il y a toujours un mur, soit d'indifférence, soit d'égocentrisme, impossible à surmonter»

La suite du roman est marqué par cette fatalité: cette mémoire comme une passoire, le découragement, la dépression, voyage intérieur écrit par un auteur de polar sur un être qui vit "une sorte d'interègne sur le territoire de son ancienne vie". Et n'aura d'autre échappatoire que d'accepter les gouffres de son cerveau.

Paul Coles ne se suicidera pas, non, car pour un homme qui oublie tout, les problèmes ne sont que temporaires "tout serait arasé, silencieux, obscur, d'ici très peu de temps"...
Mais le lecteur aura bien du mal à oublier Paul Coles, réfugié dans une ville de hasard qui n'est pas la bonne. On referme le roman en pensant à lui comme le symbole de tous les gens qui peuvent nous hanter, mais qui eux, nous ont oubliés. Ou l'inverse.


mercredi 10 octobre 2012

Errances et ellipses à Göteborg

Polar: un roman de Äke Edwarsson,  Ombre et soleil (J.C. Lattès, 2005).
C'est le premier roman de cet auteur que je lis. Traduit par Anna Gibson.  
Dès le début, j'ai beaucoup aimé, pour une raison paradoxale: il ne se passe presque rien....

On suit le commissaire Erik Winter en Espagne, au chevet de son père mourant, et, en parallèle, des policiers qui patrouillent à Göteborg. Bien qu'on soit très loin d'un thriller haletant, on ne s'ennuie pas une seconde, nous sommes dans un temps larvé et intermédiaire, servi par une écriture sobre, presque blanche. Les personnages nous sont très proches car aux prises avec leur mémoire, leur passé lointain ou récent. Notamment ce jeune homme qui va s'efforcer de se souvenir d'un meurtrier croisé dans l'escalier.

Le premier crime survient, bien après la centième page...et l'action se développe crescendo dans un mouvement quasi-nonchalant, qui contraste avec la violence suggérée (scène du crime et disposition des victimes, musique black métal, sang, violences familiales...). A force de suivre sans coupure les personnages dans les lieux différents et décrire des scènes vides où il ne se passe presque rien, on a l'impression de lire un polar expérimental.

 Comparaison avec Henning Mankell, dont il partage la même traductrice. Chez Mankell, le point de vue est centré sur un seul personnage, dont on "écoute" les pensées, le commissaire Wallander, personnalité forte et torturée, ce qui donne une vraie puissance aux romans. Chez Edwarsson, le personnage principal est Winter, plus "normal", moins solitaire que Mankell, mais il laisse exister des personnages secondaires, jeune couple, duo de policier en patrouille, auxquels des scènes sont réservées. Le polar est moins fort, plus dilué, mais aussi plus innovant.

 Ce qu'il en reste après quelques semaines. L'image rémanente que laisse sur nous une lecture motive en général de suivre ou non l'auteur. Fidèle à ma description du roman, j'ai une image blanche dans l'esprit. Ce n'est pas l'intrigue ou le crime qui m'ont impressionnés, c'est l'attention de l'auteur au quotidien, à la ville, comme si au fond le polar ne servait que de prétexte. Je relirai Edwarsson avec curiosité pour vérifier cette impression.
 Lu sur ma première liseuse, l'E 65 de Samsung, au format epub.

Post-scriptum. Le saviez-vous, le tutoiement généralisé est une institution en Suède par souci d'égalité. C'est Anna Gibson la traductrice qui l'explique dans un commentaire sur ce blog:
Mon idée, c'est qu'en respectant le tutoiement dans la traduction, on s'approche davantage de la réalité suédoise (cette spécificité des rapports sociaux, où chacun est autorisé à tutoyer tout le monde (sauf le roi, attention - mais le Premier ministre, par exemple, on le tutoie) - même si du coup, ça paraît un peu exotique en français.

jeudi 4 octobre 2012

Le Stade de Wimbledon


Relecture du Stade de Wimbledon (éditions Rivages, 1985, (ISBN 978-2903059811) de Daniele Del Guidice. Traduit par René de Ceccatty.
 Je retrouve ce qui m'avait fasciné la première fois: le roman est court, mais d'une densité incroyable, avec ce narrateur qui erre dans Trieste à la recherche des traces d'un homme qui n'a rien écrit...Il étire le temps, au rythme d'une attention au réel, aux pensées qui l'assaillent, d'un appartement à un autre, d'un indice au suivant. Oui, ce livre est court, mais il réclame un  temps de lecture supérieur à sa forme. Si vous aimez les livres méditatifs, où il ne se passe rien d'autre que des petites aventures de hasard, alors lisez-le. Curieusement, son style m'a donné envie de relire un autre auteur italien, mort récemment: Antonio Tabucchi.
Le Stade de Wimbledon
Quatrième de couverture:
Un jeune homme fait une enquête sur un intellectuel qui est mort il y a une quinzaine d'années et qui a la particularité de n'avoir rien publié de son vivant. Cette figure de l'intégrité, de l'exigence littéraire, est un personnage qui a existé: Robert Balzen, dont les écrits retrouvés ont paru à titre posthume. Mais il s'agit d'un prétexte car du véritable Robert Balzen peu de choses sera dit, bien que le narrateur interroge minutieusement toutes les personnes qui l'ont connu. Parmi elles, deux femmes qui vont revivre une amitié demeurée intense dans leur souvenir. De Trieste, l'enquêteur est conduit par sa recherche à Londres, à Wimbledon dont le stade vide va jouer le rôle de révélateur.
Ce roman symbolique, singulier, plein de charme et d'intelligence, a immédiatement frappé des écrivains comme Alberto Moravia, Ferdinando Camon, Italo Calvino.
J'ai aimé le chapitre 3 où le narrateur, voyant un jeune couple pénétrer dans un bâteau de guerre, imagine leur visite dans les entrailles du navire, en rêvant de la poésie de la marine.


mercredi 3 octobre 2012

Survivre aux normes


La Revanche du rameur, de Dominique Dupagne. Un livre un peu confus, mais le fond du propos est vivifiant car:
 Une lecture des dysfonctionnements sociaux à la lumière des données de la biologie est source d’apaisement car elle permet de comprendre beaucoup de choses. (avant-propos)
L'auteur, médecin, a vécu l'internet des débuts, il a fondé le site Atoute.org.
Il explique les dysfonctionnements, les illogismes de la société et du monde médical par le pouvoir de la hiérarchie mâle et pyramidale, qui veut tout plannifier « Les tentatives d'organisation des systèmes complexes aboutissent fréquemment à la désorganisation».
Ce que j'en retiens: l'auteur est passionnant quand il traite de sujets qu'il connait bien, notamment dans le domaine médical: l'affaire du Médiator et le fait que ce soit une femme qui tienne tête à des grands intérêts, le scandale incroyable des vaccins de la grippe H1N1, dont je ne soupçonnais pas l'ampleur, mais aussi l'essor de la pensée complexe  grâce à Google et à la technique des pages liées par une information de qualité. A noter que c'est le deuxième livre d'un acteur de la vie réelle, après le celui du détective privé  à donner une telle importance au moteur de recherche.
En revanche, j'ai un peu décroché quand il parle de biologie, darwinisme...trop théorique à mon avis.
Pour en savoir plus, un site à explorer:  La revanche du rameur, sa première page bien faite qui explique en 5 mots, en 25 mots...etc