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mercredi 31 octobre 2012

Kampuchéa, de Patrick Deville



  À l'écart du village, j'ai posé mes sacs dans le bungalow sur pilotis du Viking. Des singes à moitié domestiqués mangent sur l'herbe les fruits qu'il vient de leur lancer. Sur une table, un exemplaire du Bangkok Post de la veille. Assis à son bureau, le Viking tousse devant un ordinateur. Il est vêtu d'un paréo à fleurs, le torse colossal nu et ridé, les muscles avachis brûlés de soleil, les cheveux longs et blanchis, quelque chose d'un hippie très vieux. Il a finalement accepté de dresser pour moi des listes de lieux, de noms, de téléphones. Une longue pipe en ivoire sur son reposoir. 

Dès le début du "roman", le ton est donné, le style est posé. On ne reverra pas souvent le Viking, c'est l'une des silhouettes du présent. Le narrateur, un écrivain voyageur (Deville déteste ce terme), s'intéresse davantage aux figures du passé. 
Que cherche-t-il ? Ce n'est pas vraiment dit. Il est sur place et il raconte sa remontée du fleuve, sa traversée du Cambodge. Il suit le procès de Douch, le tortionnaire de S 21, cet homme qui récite La Mort du Loup de Vigny, l'employé idéal tel que le décrivent toutes les offres d'emploi, la partie noire et putride de notre âme, ce francophone, comme Pol Pot, comme les autres khmers rouges, anciens étudiants à Paris. Les chauves-souris en pyjama noirs, la destruction de l'argent, les livres interdits, un immense camp de concentration dans lequel briser une cuiller ou une pousse de riz est un crime passible de mort, un pays dont les rescapés n'auront plus aucun papier d'identité, ni diplômes, ni titres de propriété.

Il trace des biographies en courts chapitres. Page 48, le portrait de l'étonnant Norodom Sihannouk, un nom qu'on entend aux infos (pas étonnant, il est mort il y a quinze jours...) mais sans connaître sa vie, son histoire. C'est à ça que les livres servent. À quoi bon inventer des personnages romanesques quand de tels individus peuplent la réalité?
 Patrick Deville excelle aux  instantanés d'histoire, l'écrivain visualise comme un film (p.92 ...je continue à filmer l'histoire de la rue) les épisodes du passé. Il avance dans la ville, au long des fleuves, il interroge les témoins, les survivants, et imagine ce passé auquel la France coloniale est si liée. Aucun jugement moral, les descriptions suffisent, dans une langue sobre aux mots choisis et précis. Il nous fournit des images du passé, ce livre pourrait être vu comme un réservoir d'images de ces contrées asiatiques, "ces pays de la beauté absolue, des végétations déraisonnables".

Et surtout il sort de l'oubli des personnages oubliés. On connaît Angkor, mais connaît-on le nom de de Henri Mouhot qui redécouvre "les grands fantômes de pierre sous la nuit humide de la forêt, mangés de lianes et de racines". Puis se succèdent comme une litanie les personnages que convoque l'écrivain, du passé récent, comme David Carradine, dont la gueule d'aventurier ne dépare pas, accro à l'asphyxiophilie...ou le père François Ponchaud. Malraux et sa tentative de vol, Graham Greene, le flegmatique agent secret et écrivain anglais, Pierre Loti qui écrira Un Pèlerin d'Angkor, Georges Groslier qui photographie et recense les pagodes, et surtout  Auguste Pavie, naturaliste, géographe qui va relever des milliers de kilomètres de territoire et finira sa vie paisiblement. Découvrez l'existence de cet homme que Deville sort de l'oubli...
Auguste Pavie

Voilà, j'ai peur d'en avoir déjà trop dévoilé sur ce livre de 247 pages. De ces romans qui peuvent lasser le lecteur paresseux, mais dont les visions infusent lentement dans la mémoire. Pour avoir vu Patrick Deville en photo, on imagine bien -scène du livre- l'écrivain voyageur aguerri et flegmatique, à la dérive sur le fleuve, la mèche grise, Marlboro light vissée au coin de la bouche, le regard pensif et méditant déjà ses phrases, même si les hommes sont parfois "perdus dans des pensées impossibles à traduire".

C'est curieux, il y a une sorte de lassitude fatiguée qui a pu me contaminer au cours de la lecture, mais une fois le livre terminé, une seule envie, en relire un autre de l'auteur.

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