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jeudi 26 décembre 2013

Nue - Jean-Philippe Toussaint

Nue de Jean-Philippe Toussaint. (Les Éditions de Minuit)

 le pouvoir de la phrase. 

Un homme attend dans son appartement que Marie l'appelle. Il espère renouer le lien et garder la femme qu'il aime. Il se souvient d'elle, sa façon d'être avec les gens «sans s'intéresser le moins du monde à leur rang». Toussaint excelle à rendre ces moments d'attente où il pense tellement à elle qu'elle est vivante dans ses pensées « Je m'approchais d'elle mentalement avec précaution ».

On s'identifie à l'obsession de l'auteur qui veut emprisonner avec ses mots cette
 « ...femme de son temps, active, débordée et urbaine, qui vivait dans des grands hôtels et traversait en coup de vent des halls d'aéroports en trench coat mastic dont la ceinture pendouillait au sol en poussant devant elle deux ou trois chariots qui débordaient de bagages, valises, sacs, pochettes, cartons à dessin, rouleaux à photos, quand ce n'était pas - oh, mon dieu, je m'en souviens encore -.....»
 Avec cette phrase qui dure encore quelques lignes, on a un exemple du style de Toussaint, capable d'accélérations, mais qui décrit les événements au ralenti, qui les fige.
On est avec le narrateur dans une position inconfortable sur le toit d'un palais à Tokyo, on est avec lui sidéré par cette vision de Marie fumant sa cigarette à travers la vitre embuée de pluie d'un café place St-Sulpice, épisode qui trouvera son acmé à la fin du livre avec un jeu sur les mots comme des indices semés, Marie, Sulpice....
Nous qui n'avons jamais pris l'avion, nous l'accompagnons dans son voyage vers l'île d'Elbe, en compagnie de Marie justement.

Images lentes du quotidien traitées comme un film remémoré majestueusement, car ce sont tous les moments précieux auprès de l'être aimé. Toussaint nous procure ce plaisir: transformer des moments de vide, de solitude, d'abandon en objet esthétique avec son style rond et clair qui sait prendre son temps pour ralentir, décrire, avec cette ironie en arrière-fond qui ne le quitte pas.

On le voit, j'ai été conquis. Et ce n'était pas forcément gagné. Au début du roman, je fais mon ronchon, Toussaint s'est embourgeoisé, il est sur la liste des Goncourt, il voyage dans le monde... Je ne retrouve plus les individus déphasés, originaux de L'appareil-photo ( relire ce roman qui m'avait souvent fait éclater de rire), le solitaire légèrement paranoïaque  du méconnu La réticence. Et ça m'agace presque de me laisser avoir au cours de la lecture, il finit par gagner la partie. Oui, semble me dire l'auteur, je me suis normalisé, je fais moins de gaffes, j'ai droit au bonheur auprès de l'être aimé, mais je n'ai pas perdu mon style, ma capacité à fournir des morceaux de bravoure. Je veux être un homme heureux, nous dit-il, comme dans la chanson.
Bref, des retrouvailles réussies.

mercredi 25 décembre 2013

Bilan et classements 2013

 Les billets les plus lus. Vu l'audience confidentielle, pas la peine d'en faire des tonnes, mais cela donne une indication :

  1.  Gaston Chaissac le tourmenté domine, 
  2. suivi par son vieux compère Dubuffet.  
  3. Le Trône de fer monte progressivement et les dépassera sans doute. 
  4. Le billet sur le flux tendu est quatrième.
  5.  Pérec énumérer le réel cinquième.


Mes livres préférés: 

1  Les jardins statuaires, de Jacques Abeille. Lu au mois de mai. Il tient bon dans le temps. Je me souviens de ce bloc noir comme une roche, son écriture minuscule et son monde étrange qui se déploie. Dommage que la discrétion de l'auteur et de l'éditeur le rendent peu visible. Emprunté à la médiathèque.

2 Bonheur de la méditation, de Yongey Mingyour Rinpotché. Ce qui me mène au thème de la méditation: en août, le psychologue cognitif Jean-Philippe Lachaud qui pratique et en parle très bien, puis le dossier de Science et vie du mois d'octobre Guérir par la pensée, des podcasts sur France-culture avec Christophe André. Acheté à la librairie Plein Ciel à Fontainebleau, quelle chance d'être tombé sur ce livre modeste et savant au-milieu de dizaines de références sur le sujet. Depuis, je pratique un peu tous les jours. C'est étonnant. Ni agréable, ni désagréable, juste étonnant. Rien que pour ça, il mérite sa deuxième place. Devenu un livre de chevet.

3 La chaîne invisible, de Jean-Pierre Durand. Ce livre est en évidence sur un présentoir à la médiathèque, je lis le 4 ème de couverture, je suis tenté mais je me dis que ça va passer pour de la provocation, je le repose à regret. Au moment de partir, c'est plus fort que moi, je le reprends. La sociologie m'excite l'intellect, on a l'impression de donner du sens au monde qui nous entoure, de voir l'envers du décor. Ce n'est pas un hasard si des écrivains s'en inspirent. Billet tout de suite très lu.

4 Le Trône de fer tome 1, de Georges R.R. Martin. On retrouve ce plaisir de l'imaginaire proche du Seigneur des anneaux. Ensuite, je regarde la saison 3 de la série télé. On devient accro à cet univers de donjons et dragons, je m'oblige à ne pas y replonger tout de suite. Lecture numérique, sur liseuse.

5 Tobie Lollness  de Timothée de Fombelle. Encore une lecture de divertissement. Il m'a procuré un tel plaisir de lecture que mes neurones s'en souviennent. Le grand arbre-monde imprègne encore ma mémoire. Emprunté à la médiathèque.

6 Du plagiat de Hélène Maurel-Indart. Un folio emprunté à la médiathèque. Il donne envie d'écrire en désinhibant le rapport à la littérature. C'est aussi un panorama de l'histoire littéraire.

Voici les livres qui dominent. Parfois, ils en contiennent d'autres.

Les livres les plus difficiles à lire.

1 Le Dépaysement de Jean-Christophe Bailly. C'est peut-être un grand livre, mais il me manque un sentiment d'ensemble. Trop de majesté stylistique, de phrases chantournées nuisent à la littérature.

2 Retour à la nature, de HD Thoreau. Lu en numérique, il faudrait avoir le culot de virer les passages qu'on trouve trop longs. Des passages sublimes.

3 Le Cerveau attentif, de Jean-Philippe Lachaud. J'ai ramé mais je ne regrette rien. C'est une brique essentielle à la connaissance de soi, on peut bâtir dessus.

Les livres borderline:

  •  Stéréoscopie, de Marina de Van, encore frais, fait son chemin dans ma mémoire. Texte puissant. 
  • Le voyage des morts de François Augiéras. Pédophilie, zoophilie, éloge de la prostitution, tamisé par le filtre des années et une écriture classique. Véritable écrivain maudit qui a vécu une existence aux limites.


Dilemme à propos des livres qu'on a pas aimé, faut-il encore perdre du temps à en dire du mal: le Weyergans, le Crouzet, le Dupin.

Ceux que j'ai oublié depuis. C'est peut-être injuste, mais c'est comme ça. Le Binet sur Hollande, le Exley, le Bryson, le Pyreire.



La lecture du web, sur ordinateur ou transféré en epub sur liseuse prend aussi une grande place, mais je n'ai pas encore réussi à en parler.
Je concluerai en disant  le blog est un outil de modestie et de persévérance. Les statistiques nous remettent à notre juste place, mais parfois, on a de bonnes surprises, des billets à déflagration lente, c'est l'inverse du buzz.

 Pour finir, une note récente du légendaire (sur le web francophone) Autofictif d'Éric Chevillard:
2117
Les livres et les films que nous gardons en mémoire sont les seuls souvenirs dont nous pouvons vérifier la précision. Or, après quelques années, cette précision se révèle le plus souvent très approximative, même si nous avons conservé un sentiment assez juste de l’ensemble. Il en irait certainement de même s’il nous était donné de revivre des événements que nous croyons inscrits dans notre mémoire absolument tels qu’ils se déroulèrent.

mardi 24 décembre 2013

Découvrir la PNL - Antoni Girod

Découvrir la PNL  d'Antoni Girod, Interéditions.

Un bouquin qui se veut une approche modeste et rapide, même si il ne faut pas se fier au sous-titre: on ne le lit pas en une heure. L'auteur commence par expliciter le terme programmation neuro-linguistique en le raccordant à son histoire récente, à ses deux inventeurs, Richard Bandler et John Grinder et au contexte de la Silicon Valley des années 70. Ce sont des noms mythiques de la psychologie et de la linguistique qui sont cités : Fritz Perl, Virginia Satir, Milton Erickson, Grégory Bateson, Noam Chomsky, Alfred Korzybski. C'est une discipline très jeune: 1976, année officielle de naissance.

La carte n'est pas le territoire, les ressources sont en soi, l'erreur est une source d'apprentissage, on ne peut pas ne pas communiquer, la relation prime sur l'échange d'information, l'attitude "gagnant/gagnant" facilite les relations humaines, tout comportement a une fonction positive, ces principes de la PNL ressemblent à des truismes inspirés par une morale positive. Au moins, ils ont le mérite de la simplicité et de nous amener vers des techniques : la synchronisation, le méta-modèle, la détermination d'objectifs, l'ancrage, les positions de perception, le feed-back et les niveaux logiques qui toutes demandent de l'entraînement. D'ailleurs, le livre associe à chaque technique quelques exercices d'entraînement qui, eux aussi, ont le mérite de la simplicité. On peut les essayer sans pour autant avoir l'impression de faire de la PNL.

Au final, ce qui me reste de ce livre, c'est une jolie boîte à outils, un kit d'idées à exploiter quand l'imagination est bloquée. Notamment pour l'écriture.

Je suis incapable de juger la PNL sans pratiquer, juste sur la lecture. Je ne sous-estime pas l'efficacité de certaines techniques comme la synchronisation. Mais je me demande si l'efficacité de la PNL vient des techniques en elles-mêmes et/ou du pouvoir d'autosuggestion que ces techniques induisent par leur évidence, leur coté logique qui renforce la croyance en elles.  La PNL a une façon très rationnelle de décomposer notre rapport au monde et aux autres.

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Exemple d'un exercice d'entraînement proposés par l'auteur pour le feed-back: 

  • Le soir, prenez 10 mn pour noter dans un carnet sur la page de gauche les points positifs de votre journée et sur la page de droite un ou deux axes de progrès (ce que vous feriez différemment s'il était possible de rembobiner le film de la journée. )
  • Quand vous regardez certains films ou quand vous lisez un livre, prenez le temps de remplir une fiche bristol en notant au recto ce que vous avez apprécié et au verso ce qui pourrait être amélioré de votre point de vue. 
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Note sidérée. En faisant des recherches pour cet article, je tombe sur les quatre manières de communiquer des gens en position de stress, identifiées par Virginia Satir.  C'est évidemment troublant car on se reconnaît et on reconnaît d'autres personnes. Le schéma du blâmeur-accusateur , celui du suppliant, celui du distrayant, celui du rationnel (c'est moi, ça) et un cinquième non-stressé, celui du niveleur. C'est intéressant comme modèles, car ça peut permettre de prévoir un peu le comportement des gens. Mais alors, on est des robots ?  Plus d'infos sur cette très instructive page: Les réactions au stress selon Virginia Satir.

lundi 16 décembre 2013

Marina de Van - Stéréoscopie

Désintoxication
Stéréoscopie, Marina de Van (Allia) 2013.

Tout de suite, on est dans le bain avec elle qui dit je, Marina de Van, qui monte les marches à Cannes entre Sophie (Marceau) et Monica (Bellucci).
Noms de médocs, alcools ingérés, Valium, Xanax, Efferalgan codéiné, triple Prozac au réveil + deux ou trois bouteilles de champagne au long de la journée.

« Je perçois la défaillance d'une conscience qui peine à se maintenir. »

Elle décrit une brève aventure avec une connaissance, un homme marié, elle s'essaie à la séduction, voire au viol, sur les serveurs qui l'alimentent en liquide, se demande si elle a uriné sur l'homme avec qui elle dort, se présente nue chez les voisins de son amant.

«Je continue de jouir de la mortification d'un corps qui trahit de plus en plus son épuisement, qui suinte l'odeur de l'alcool mêlées à celles de la sueur et de l'urine.»

Elle décide de réagir. S'ensuivent quelques errances avec le corps médical, avant de trouver les bons interlocuteurs, Michaël le psychiatre et Hector le psychologue, qui viendront à s'opposer autour d'un médicament dont le nom dominera celui des autres : le Keppra. Elle souligne le coté comique des contre-indications de cet anti épileptique, nombreuses et potentiellement mortelles, comme un symbole du coté borderline de la demoiselle et de sa capacité inouïe à se mettre en danger...Keppra devient un personnage du livre, avec ses dosages qu'on augmente, qu'on baisse, en tâtonnant, au gré des fluctuations de l'humeur.
Elle cherche à comprendre ce qui se passe dans son cerveau en lisant des bouquins médicaux. Elle considère que c'est indispensable à sa cure. J'ai aussi fait la liste des autres médicaments qu'elle essaie: Loxapac, Tégrétol, Risperdal, Akinéton, Noctran, Olanzapine, Zyprexa, Lamictal, Tercian, Rivotril et Marinol.

 Elle décrit ses rechutes dans la cocaïne, revivant sous l'effet de l'euphorie cocaïnique mais redevenant l'être nécessiteux qui courtise une substance. Jusqu'à vivre et coucher avec son dealer.

Le livre semble être le ressassement d'une douleur qui la taraude, la harcèle, les émotions violentes viennent l'envahir. Le « Je veux jouir encore » entre en conflit avec l'effet des médicaments qui provoquent une anorgasmie qu'elle juge insupportable.
« Je ressens la pulsion croissante de m'agresser au couteau, de m'entailler, de prélever de la peau et de la consommer. »« Je sens qu'on va venir me tuer, des tueurs masqués...»
Elle organise l'enterrement de son psychologue, échange des sms d'amour esclave avec son psychiatre.

Aux dernières nouvelles, si on se réfère au portrait que Libé fait d'elle en août 2013, elle va bien, ce qui semble presque miraculeux tant sa souffrance paraît ne jamais devoir s'arrêter.. L'écriture a peut-être été une thérapie.

Ce que j'en pense. Très étrange, l'intimité du lecteur avec cette femme qui se met à nu, décrivant ses tempêtes internes et les conséquences vénéneuses sur sa vie. Elle intimide par son coté extrême, hyper exigeante avec ses proches, avec ses soignants, on a l'impression d'avoir vu ce type de personnalité souffrante dans certains films. Sauf que là, elle se sert des mots pour hurler.

 C'est aussi pour l'ermite-lecteur le portrait presque exotique d'une femme issue d'un milieu favorisé et cultivé, vivant dans un cercle social plutôt bobo et artiste, qui texte - le verbe revient sans cesse -  au secours sur son iphone, le sms semblant remplacer la logorrhée verbale,  qui semble passer son temps à fuir des soirées insupportables en sautant dans des taxis, qui fait valser les amants les uns après les autres et parle ouvertement de sa libido.

Elle décrit son état alcoolique avec une complaisance morbide, le lecteur se pourlèche en voyeur dans les premières cinquante pages avant de crier grâce. On a de la peine à aller au bout de ce livre court mais si dense, si intense et répétitif par son maelström de tourments qu'il se lit à petites gorgées. Une fois terminé, on respire, content d'avoir passé l'épreuve.

Paradoxe de cette autofiction, on est obligé de considérer la narratrice comme un personnage de fiction qui fait partager une expérience de vie limite, surtout ne pas la juger, ce serait passer à coté du texte.
Parce que j'oublie le truc le plus important: elle a un style, direct, au scalpel, qui illustre parfaitement sa lucidité crue et son ego. Et les phrases, littéraires, bien construites, sont un filtre qui rendent possible de supporter la description de cet état-limite.
Est-ce que j'ai aimé ? On ne lit pas ce genre de livre pour aimer, mais pour vivre une expérience. Un truc qu'on a peu de chance de vivre nous, enfin j'espère, mais dont on peut s'approcher parfois au niveau tortures mentales.  J'ai aimé le style, les mots, les phrases. Et c'est déjà énorme, d'apprécier la façon dont quelqu'une verbalise sa souffrance. Elle écrit bien. 

dimanche 1 décembre 2013

Jean-baptiste Malet - En Amazonie

Jean-baptiste Malet - En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes. Fayard. 2013.


Dès le début, le ton est donné: ambiance menaçante, le style évoque l'entrée dans une prison high tech: le métal claque, les travailleurs sont scrutés par la surveillance vidéo, le silence est lourd   « Pour tuer le temps, un homme en noir fait tapoter dans la paume de sa main gauche le bout de son détecteur de métaux, long comme une matraque...»

Jean-Baptiste Malet est un journaliste infiltré dans un entrepôt logistique d'Amazon, dont la devise est WORK HARD/HAVE FUN/MAKE HISTORY.  Son patron, Jeff Bezos est milliardaire. Dans chacun de ses entrepôts, usines à produire des colis, des panneaux lumineux affichent chiffres et records historiques de production.
Dans mon récit, l’économie numérique s’incarne par des visages : ce sont des humains qui la font tourner. Il n’y a pas d’économie sans individus. L’internaute doit savoir que lorsqu’il clique, il y a quelqu’un derrière l’écran. Je voulais briser ce rapport très technique, très froid, ce mirage technologique que ces sociétés de vente en ligne entretiennent.  interview à l'Humanité 
Ce qui motive Jean-Baptiste Malet à s'infiltrer : « Dans le cadre d'un reportage, je m'étais heurté au refus systématique des travailleurs, entrant et sortant du site logistique, de me parler, ne serait-ce que pour évoquer d'un mot leurs conditions de travail. Tous, sans exception, m'avaient répété qu'ils n'avaient absolument pas le droit de s'exprimer, qu'ils n'étaient pas autorisés à donner la moindre information sur la vie de l'entrepôt...»

Il décrit la période du recrutement par une responsable de l'agence d'intérim au discours bien rôdé qui insiste sur la motivation et n'élude pas la pénibilité du travail. Jean-Baptiste Malet est embauché comme pickeur. Il fait plus de 20 km par nuit dans l'entrepôt pour prélever les articles et les déposer dans un chariot.
Marcher, donner un coup de gâchette au scanner, prélever un article, marcher, marcher encore à travers le dédale de marchandises et de cartons, et recommencer sans fin....
 L'espoir, c'est d'être pris en CDI par Amazon. En attendant, ils sont renouvelés de semaine en semaine, restant embauchés par l'agence d'intérim pour le compte d'Amazon. Toute la nuit, les managers derrière leurs écrans regardent évoluer instant après instant les statistiques. Le but est de constamment augmenter la productivité.
« Plusieurs fois pendant la nuit, le lead vient vous informer de votre productivité...au fil des semaines, la courbe de productivité de chacun doit obligatoirement être en perpétuelle croissance. » Le travailleur est tracé en permanence par son scan wifi qui transmet en continu toutes les informations qu'il enregistre. 
Ce que j'aime dans ce livre: Jean-Baptiste Malet est allé au charbon, il écrit bien et il décrit le travail qu'il a effectué et surtout les conditions dans lesquelles il l'a fait. J'ai été frappé par l'ambiance de surveillance généralisée qui se dégage. La force d'Amazon vient peut-être de cette hyper rationalisation du travail en vue de la rentabilité maximale. Exemple page 90:
cliquer sur l'image


Ce qui m'a gêné et qui explique que sur Babelio, il recueille un certain nombre de critiques négatives (Lisez par-exemple ce qu'écrit Canel: « Bref, la mauvaise foi de l'auteur et les exemples fallacieux ne manquent pas.Am@z*n est certes condamnable à bien des égards, son opacité vis à vis de la presse en est l'une des multiples preuves, mais soyons lucides, ceci est loin d'être un cas unique. Ce leader de la VPC, du e-commerce me semble faire figure ici de bouc émissaire, ce qui décrédibilise l'ouvrage, même si j'adhère au propos dans un contexte plus général. ») ou ce qu'en a pensé le Spicilège .

  Il y a une volonté de faire un portrait à charge d'Amazon comme entreprise qui fait de la destruction créatrice d'emploi, bénéficie de subventions publiques et ne paie pas d'impôts en France. Du coup il est parfois un peu lourd sur les effets de style. Ça nuit à sa démonstration. Je crois qu'une description sobre sans pathos dénonce  mieux.  Il est parfois un peu léger sur certaines affirmations exemple page 79, Amazon est un formidable outil de diffusion de textes hostiles à la démocratie.
Il insiste aussi un peu trop sur la pénibilité du travail, il a le coté naïf du travailleur intellectuel face à un travail physique. En tant qu'intellectuel qui ait surtout fait des boulots salissants dans le bâtiment, la pénibilité dans l'entrepôt, les vingt km par jour ne m'ont pas choqué. Par-contre, la surveillance généralisée, les vigiles à l'entrée et à la sortie (le screening), l'acculturation du travailleur, l'ambiance d’ultra compétition, la fausse convivialité organisée par le groupe qui s'ajoutent à l'exploitation du travailleur méritent d'être dénoncés. Malet pèche sans doute par naïveté mais son bouquin apporte tout de même le témoignage intéressant de quelqu'un qui s'est mouillé pour montrer l'envers du décor.

Dans tous les cas, un livre de 150 pages qui permet de donner une consistance à cette économie dématérialisée. Et qui peut apporter une pierre à un travail sociologique de plus grande ampleur comme pour le livre sur le flux tendu chroniqué ici. Bien que j'ai un doute : est-ce du flux tendu ? Étonnamment, le système amazonien ressemble plus aux systèmes anciens du fordisme ou même du stakhanovisme. Mais je manque de connaissances sur sur ces sujets. La question reste ouverte.

jeudi 28 novembre 2013

David Morrell Accès interdit (Creepers)

David Morrell, Accès interdit (Livre de poche). Traduit par Alice Seelow. 
Prix Bram Stoker 2005

Ce thriller est un rottweiler qui t'attrape par le colback et qui ne veut plus te lâcher. Le genre de bouquin tu sursautes la nuit au moindre bruit, tu écartes les rideaux et tu essaies de déchiffrer l'obscurité...Tu ouvres les placards, tu vérifies que les portes sont fermées...Il y a vraiment trop de bruit la nuit dans les maisons. Rien de meilleur que l'immersion prolongée dans un polar captivant. Et les tempes qui résonnent des battements du sang, ça te fait la bande son du film que t'es en train de lire.
Il y a un hôtel perdu, voué à la démolition, dans une ville fantôme. Rues désertes rythmées par le bruit d'un sinistre martèlement métallique. Quatre explorateurs urbains  et un journaliste, Balenger, veulent s'y introduire pour le conserver dans les mémoires. « Nous détruisons le passé et faisons comme s'il n'avait jamais existé. » Ils sont équipés de lampes torches, de bougies, d'allumettes, de piles de rechange, de gants de travail, de couteaux, de corde, d'un rouleaux de chatterton, de talkies-walkies et très important: le pied-de-biche. Une règle essentielle pour ces infiltrateurs: on ne dégrade pas, on ne laisse pas de trace. Pour pénétrer dans l'hôtel Parangon, une seule solution: les égoûts.
Cette nuit, après des années sans la moindre présence humaine, il accueille de nouveaux hôtes : nous.
Le point de vue du  roman est axé sur le journaliste Balenger, le héros, qui va se découvrir peu à peu. On est collé à lui, on le suit de près et on voit les péripéties par ses yeux. On a affaire à du vrai bon thriller, une atmosphère de huis clos dans un lieu qui a un long passé morbide. J'ai beaucoup aimé me laisser mener, emporter après des livres plus difficiles. L'écriture est sèche, efficace. Et l'avantage d'une immersion prolongée dans un tel livre c'est qu'il nous en reste une représentation mentale forte.
Ce vieil hôtel, son chat à trois pattes, son hall vaste et sombre, sa piscine qui contient encore une eau verte où ont poussé des algues. Et ces escaliers qui se déroulent autour d'un puits de lumière qui s'évase en corolle jusqu'en haut de l'édifice. Et ses planchers pourris.
Voilà je n'ai rien dévoilé de toutes les péripéties qui s'enchaînent avec une efficacité imparable, laissant la bouche sèche, le coeur battant. David Morrell, une valeur sûre.

lundi 18 novembre 2013

Colin Thubron - En Sibérie

Colin Thubron, En Sibérie (folio), traduit par Katia Holmes.

La Sibérie: tu ouvres le grand atlas et la carte te saute aux yeux. Même sur la surface plane du papier, on éprouve la sensation de se perdre, tellement c'est immense. Sur ce bout du monde qui ressemble à la face cachée de la terre, l'écrivain-voyageur Colin Thubron est allé à la rencontre de personnages hantés, minés par la solitude et prisonniers des contrées polluées et abandonnées par le pouvoir central. Moscou (années 90, époque de Boris Eltsine) a souvent des mois de retard dans la paie des salaires. Le passé stalinien et les millions de morts du goulag flottent comme des fantômes. Les gens ont cette expression « que je devais revoir souvent: la stupéfaction du peuple trahi»

Il y a ce vieux fou dans son arbre qui partage sa nourriture, il y a ce sosie de Raspoutine qui promène le voyageur dans son village, il y a des ivrognes partout , des bus déglingués, des Antonov fatigués, des bâteaux-vapeur. Seul les trains semblent sécurisants. 
A présent, je les connaissais par cœur ces trains. Avec leur autoritaire provodnisti chargés du service, leurs fenêtres verrouillées, les relents d'urine, de poisson cru, de sueur. Maintenant, moi aussi, je ramollissais des pâtes déshydratées avec de l'eau bouillante prise dans l'énorme samovar du wagon, je me faisais du café bon marché et je picorais de l'omoul salé pendant que le chemin de fer et les heures se traînaient. p.344.  
Il y a cette vieille femme qui pleure sur sa vie gaspillée, cette autre qui a les photos de ses enfants morts sur les murs de sa maison; des vagabonds à la recherche de métal, des hordes de chiens méchants. La rencontre avec le scientifique fou Sacha à Akademgorod qui le fait entrer dans une machine de son invention, même si à la fin, il ne voit plus "qu'un vieil homme en pantalon de survêtement et en chaussettes élimées qui déraille." Il y a ce vieux faux chaman qui joue son rôle de "vieux croyant" et ses livres volés qui tombent en ruine. Il y a Sergueï et Galina, ce couple qu'on croirait sortis d'un conte russe, et qui entasse les denrées alimentaires dans leur cave creusée juste au-dessus du niveau du permafrost. L'hiver peut durer jusqu'en mai et le jugement dernier peut arriver à tout moment
« Je repensai à sa cave remplie à ras bord, mais pas seulement en prévision des rigueurs de l'hiver. Galina et lui avaient un bien plus terrible hiver en tête. Ma pensée s'envola vers ma cuisine londonienne vide et je me sentis vaguement menacé. » ( A Kouïtoun, p.330)
 Il y a cet éternel enfant sans mémoire gardé par sa mère dans une gare, en attente de jours meilleurs. Il y a cet homme dont la figure porte l'empreinte d'une défaite tandis que sa vieille maman est hypnotisée par la télévision et Santa Barbara (à Skovorodino). Il y a cet archéologue qui vit dans l'illusion d'avoir trouvé une civilisation plus vieille que l'homme d'Afrique...
 Colin Thubron décrit ce monde avec le pouvoir d'évocation que donne un style littéraire. Il ne parle pas ou peu de ses états d'âmes, ni des fatigues qu'un tel voyage doit engendrer. Il avance, c'est tout. Le sujet, c'est la Sibérie, sa toundra, son permafrost, sa neige, ses mélèzes, ses météos...On peut suivre sur la carte son parcours. Si on a envie de voir des images, on peut aller sur Google Street View ou son équivalent russe, sur Flickr. 

Il est passé par Novossibirsk, la ville rêvée pour un claustrophobe, descendant dans la plus grande gare de Sibérie. On peut chercher des photos sur Internet, rien n'égale les quelques lignes de l'écrivain pour décrire l'espace, la vacuité du pays qui semble s'insinuer même dans les villes. 
Il est peut-être le seul Anglais à être resté à Potalovo, un village sombré dans la barbarie où les gens boivent du lubrifiant mécanique quand ils n'ont plus de vodka, plusieurs jours en attendant le retour du bâteau vapeur, tenu à bout de bras par un vaillant médecin.
« J'avais envie de trouver une forme dans la diversité humaine. Bien au contraire, ce pays était devenu diffus et inattendu à mesure que je voyageais...je ne m'attendais pas à trouver un endroit aussi épouvantable qu'ici. »
Quand il parle du Baïkal, ses proportions, 5ème réserve d'eau douce du pays, on est fasciné. Dans ce grand lac, il y a des espèces inconnues.
Quand il arrive à Irkoutsk, le lecteur pense évidemment à Michel Strogoff. Puis c'est Novoselenginsk, Magadan, Nertchinsk, et Skovorodino, qui n'est qu'un point inconnu sur la carte, personne ne va là-bas...

Aux frontières de la Sibérie, les Chinois sont déjà là. Albazine, Komsomolsk, vallées aux rivières gelées, villes de glace et de crépuscule, Khabarovsk, la république de Sakha et son mammouth gelé. Le livre se termine dans la Kolyma. Comme souvent, l'auteur entremêle le présent et le passé avec le souvenir du goulag terrible. 
« Aucune personne saine d'esprit ne venait à Iagodnoïe. »
Sur la fin du livre, on avance dans une sorte de mort , on est dans le fantastique, l'irréel avec tous ces fantômes souvent condamnés pour des riens, sur les caprices de Staline. 
Je me rends compte que mon billet n'est pas joyeux. Et pourtant, on est loin d'une lecture déprimante. Notre cerveau a voyagé aussi et s'est peuplé d'images d'un pays réel où nous n'iront sans doute jamais. C'est le pouvoir des mots.

samedi 9 novembre 2013

Yongey Mingyour Rinpotché - Bonheur de la méditation

Bonheur de la méditation, de Yongey Mingyour Rinpotché (Livre de Poche)

Ce genre de sagesse qui nous sort de nos schémas mentaux habituels a toujours un effet apaisant.
Ce que j'ai aimé: la limpidité des explications venant d'un homme héritier d'une tradition millénaire et qui pratique depuis l'adolescence. Et qui a participé de près aux études scientifiques sur le sujet: il est capable de vous parler des zones du cerveau concernées, de la réduction de votre taux de cortisol à  l'activité accrue dans le lobe préfrontal gauche. L'auteur motive d'une manière tranquille comme un esprit souriant, en faisant tout pour que le pratiquant soit raisonnable et ne force pas.
Ce livre de 400 pages se divise en deux parties. Dans la première, Yongey Mingyour Rinpotché parle de son enfance et de son cheminement dans la spiritualité tibétaine. Il fait partie d'une famille de grand maîtres tibétains. A-t-il eu le choix de sa vie, on ne le saura pas, sans doute devons-nous éviter d'appliquer nos critères occidentaux.
Enfant, il rencontre Francisco Varela, le neurobiologiste chilien déjà croisé dans le livre de Jean-Philippe Lachaud, le Cerveau attentif. Les livres se parlent, se répondent. Francisco Varela est à l'origine du projet Mind and Life, une série de rencontres régulières réunissant des scientifiques occidentaux de premier plan et le dalaï-lama, entouré de proches conseillers, dans le but d'échanger leurs vues sur le monde et la science. Yongey Mingyour Rinpotché va accompagner les neurologistes qui cherchent à comprendre ce qui se passe dans le cerveau d'un méditant.
Mais avant,  il nous explique le cheminement du Prince Siddharta devenu le Bouddha.
En un lieu appelé Bodhgaya, il s'assit sous un arbre et plongea de plus en plus profondément à l'intérieur de son esprit, déterminé soit à trouver la réponse qu'il cherchait, soit à y laisser la vie. Au bout d'un grand nombre de jours et de nuits, il trouva enfin l'objet de sa quête: un état de conscience fondamental, immuable, indestructible et d'une envergure infinie. Lorsqu'il émergea de sa méditation profonde, il n'était plus Siddharta, il était le Bouddha, terme sanskrit qui signifie « l'Éveillé » (...)
Comme la perception profonde du Bouddha allait bien au-delà des idées ordinaires que les êtres se font d'eux-mêmes et de la nature de la réalité, il fut contraint de communiquer ce qu'il avait appris au moyen de paraboles, d'images, de métaphores. 
Yongey Mingyour Rinpotché nous raconte ses années d'apprentissage. Il a fait sa première retraite à l'âge de 13 ans et garde le souvenir de sa lutte victorieuse contre l'angoisse qui a paralysé ses premières années.
Peu à peu, je commençais à reconnaître la fragilité et le caractère éphémère des pensées et des émotions qui m'avaient perturbé pendant des années, et je compris comment, en me crispant sur de petits ennuis, je les avais transformés en problèmes énormes. Du seul fait de rester assis à observer à quelle vitesse et, sous bien des aspects, avec quel illogisme mes pensées et mes émotions allaient et venaient, je commençai à voir directement qu'elles en avaient l'air. p.52
Ensuite, Yongey Mingyour Rinpotché nous explique de la manière la plus concrète possible les concepts de la méditation bouddhiste. Le dualisme, la vacuité deviennent compréhensibles. Il parle des événements mentaux qui provoquent la souffrance. Les pensées n'ont pas de réalité en soi: ce sont de simples manifestations de l'esprit.
Quand il visite la Tour Eiffel, il est à la fois ébahi par le génie architectural et surpris qu'un tel monument soit grillagé pour éviter les suicides. Nous ne sommes même plus surpris de telles protections....
 «...j'ai commencé à comprendre que lorsque le progrès matériel, ou extérieur, est plus rapide que le progrès intérieur, les êtres semblent souffrir de problèmes émotionnels profonds, sans disposer en eux-mêmes de moyens d'y faire face. L'abondance d'objets matériels fournit une telle multiplicité de distractions extérieures que l'on perd le lien avec la vie de l'esprit. »
Il décrit trois afflictions mentales principales: l'ignorance, l'attachement et l'aversion. La méditation nous apprend à ne plus se laisser diriger par ces facteurs conditionnants.

 Dans la deuxième partie du livre, il nous décrit plusieurs sortes de méditations, les manières de pratiquer, la manière formelle, la manière informelle. Il donne un cadre, des postures physiques mais ça reste très souple.
Les idées principales:
 - L'intention de méditer est plus importante que ce que se passe dans la méditation.
- Il ne faut pas chercher à lutter contre les pensées envahissantes, juste les observer.
- Il faut s'entraîner quotidiennement.

Yongey Mingyour Rinpotché reformule constamment ses idées, d'une manière toujours plus limpide, on apprend l'essence de la méditation sans s'en rendre compte, et on se dit que les maîtres tibétains doivent agir de la même façon avec leurs élèves. On retient une façon de faire, des notions essentielles: détendre son esprit, ne pas résister aux pensées (sinon on les renforce), juste les observer. Il y a également de nombreux contes qui personnalisent la façon dont les problèmes des méditants se résolvent.

Voici quelques notes :
p. 217 Le moyen le plus efficace de méditer est de faire de son mieux sans se soucier du résultat...utiliser l'esprit pour connaître l'esprit.

p. 219 Dès que  vous observez une pensée, celle-ci s'évanouit comme un poisson qui plonge dans les eaux profondes...Aucune pensée n'est bonne ou mauvaise, c'est juste une pensée.

p.230 le calme mental: observez simplement pensées, sensations, aller et venir....Cette intention de méditer est essentielle.

p.236 Le singe qu'est notre conscience mentale.

p. 243 Observez simplement la souffrance de manière objective

p. 252 Conte du joueur de sitar: apprendre à utiliser sa propre expérience sans se soucier du résultat.

p.255 l'attention au souffle       p. 256 Mon ami le mantra

p.271 L'observation est la méditation. Si vous vous souvenez que la conscience de tout ce qui se passe est méditation, méditer devient beaucoup plus facile que vous ne le pensiez.

p. 272 Pensées liées à la jalousie, la colère, l'envie. Émotions négatives: prêter l'attention à l'émotion elle-même et non à son objet. Observez simplement cette émotion.
  (Pas facile ça...Je me suis rendu compte que les émotions pouvaient être vues, imagées, symbolisées, la colère ressemble à un feu ou à un torrent en crue, la peur ressemble à une épée de glace qui monte des entrailles ou à un vent glacial qui vous parcourt l'échine et l'envie d'un truc bien gras et salé vers minuit peut être observée et vaincue (ou plutôt oubliée) de cette manière mais pas toujours...)

p. 281 l'amour ordinaire et la compassion.
p. 284 l'image du filet d'Indra,connexions parfois mystérieuses
p. 290 Il faut d'abord s'apprécier soi-même.
p. 314 Alterner méditation avec support et méditation sans support. Des séances courtes et nombreuses.
p. 321 L'autosatisfaction renforce subtilement la pensée que vous êtes différent des autres...
p. 362 Une grande activité des ondes Gamma: le cerveau parvient à un état plus stable et plus intégré.
Pour finir, ce qui rend l'expérience de Yongey Mingyour Rinpotché à mon avis  plus intéressante que beaucoup d'autres méthodes de "développement personnel" parfois très puissantes, c'est son éthique très forte qui la place au-dessus d'un simple utilitarisme:
p.363...Il y a toujours une possibilité de mal employer les pouvoirs engendrés par la méditation du calme mental. On peut, par exemple, acquérir une plus grande stabilité et émotionnelle pour avoir davantage de pouvoir ou même pour nuire aux autres. Une fois que l'on a atteint un certain niveau d'expérience, cependant, on ne sépare pas la pratique mental de celle de la compassion. 

Science&Vie octobre 2013

J'ai lu Science et vie du mois d'octobre 2013.
C'est toujours un puissant appel au rêve et un moyen de relativiser, nous ne sommes que des atomes dans l'espace-temps.

D'abord, une petite sélection dans les brèves:
- De puissants vents galactiques apparaissent dans les données captées par les télescopes du réseau Alma au Chili pointés sur la galaxie NGC 253. Dans 60 millions d'années, cette galaxie pourrait ne plus avoir assez de matière première pour donner naissance à de nouvelles étoiles.
- Des chercheurs ont créé un faux souvenir chez des souris....
- Les dauphins se sifflent entre eux et reconnaissent leur nom à l'appel d'un ami, et ils mémorisent cette signature vocale car ils sont capable de s'en rappeler après plus de vingt ans passés sans se voir.
- Il va pleuvoir toujours plus fort sur l'Europe à cause des rivières atmosphériques, courants d'altitude gorgés de vapeur d'eau qui peuvent atteindre 300 km de largeur et 1000 km de longueur et qui vont se multiplier du fait du réchauffement climatique...

Puis le dossier de couverture: « Guérir par la pensée » La preuve en 15 expériences. 
 Ce dossier étudie 3 techniques: la méditation de pleine conscience, l'effet placebo et le neurofeedback. Ces 3 thérapies ont fait leur entrée officielle dans le cercle des sciences médicales. Si, à la différence d'autres pratiques alternatives, elles se sont extraites des marges, c'est parce que les preuves de leur efficacité sont désormais nombreuses et solides.
La méditation consiste à élargir progressivement le champ de son attention jusqu'à être totalement conscient de l'instant présent et de ce qui est ressenti. Elle est aujourd'hui étudié en psychologie clinique grâce au programme MBSR (réduction du stress basée sur la pleine conscience)et, en France, on connaît le psychiatre Christophe André qui l'a introduit. Un diplôme universitaire de médecine spécialisé en méditation et neurosciences a même vu le jour en début d'année à Strasbourg. Un schéma montre les changements morphologiques qu'elle provoque dans le cerveau. Et des expériences scientifiques sont décrites concernant les circuits de réponse à la douleur, les effets de la vaccination, le stress et le déficit de l'attention.
L'effet placebo est découvert pendant la deuxième guerre mondiale par l’anesthésiste Henry Beecher. Comme son stock de morphine est épuisé, il injecte aux blessés une solution saline, et il s'aperçoit que cette solution dénuée de principe actif a pourtant réduit la douleur chez de nombreux patients. En 1955, devenu professeur à Harvard, il publie une étude sur sujet, et l'effet est testé dans les études cliniques: un médicament doit montrer des effets supérieurs à celui d'un placebo. L'imagerie cérébrale a depuis montré que l'effet placebo produit des molécules réelles qui activent les mêmes zones que celles des médicaments, cela a été montré pour les opioïdes et la douleur.
Les expériences scientifiques décrites sur ce phénomène de l'esprit: sur la rigidité musculaire dans la maladie de Parkinson, les antiallergiques et même chez des dépressifs où les améliorations observées sont dues pour près de 51% au placebo.
Le dernier, je ne le connaissais pas.
  Le neurofeedback demande un appareillage. On pose des capteurs sur la tête et on lit les signaux électriques émis par le cerveau. Plus d'infos ici:

Connais-toi toi-même avec le neurofeedback

Voilà un dossier très intéressant. J'avais noté au cours d'une séance de relaxation que mon corps était aussi détendu que sous l'effet d'un myorelaxant appelé tétrazépam et ça m'avait fasciné de penser que mon cerveau avait peut-être mimé une molécule aussi puissante qu'un benzodiazépine (récemment interdit). A moins que ce ne soit l'inverse, la molécule qui mime une action naturelle du cerveau. Les techniques d'imagerie cérébrale permettent de voir la force de l'esprit se matérialiser: la méditation bouleverse certains rythmes cérébraux entre les aires frontales et pariétales, le placebo fait produire au cerveau ses propres antalgiques....
Autres dossiers de ce S&Vie.
Le problème des archives abandonnées. Savez-vous qu'il n'y pas de plan d'archivage des missions de la NASA et que cela pourrait compromettre les retours sur la Lune ?
Et que des expériences en ex-URSS d'irradiation de tissus animaux, dans un lieu tenu secret de l'Oural, sont essentielles pour comprendre l'effet des radiations ionisantes sur les cellules, car de telles expériences ne sont pas reproductibles, tant pour des raisons éthiques que financières.
Quand à l'herbier du muséum d'histoire naturelle, sa rénovation, décidée en 2005, est aujourd'hui achevée: il a fallu trier, aérer, reclasser 8 millions de spécimens, et on en a numérisé 6 millions. C'est peut-être au milieu de ces plantes séchées que se cachent les plus grandes découvertes...
Et aussi, un dossier sur la cigarette électronique en 8 questions, elle semble nettement moins dangereuse pour la santé que la vraie cigarette.

mardi 22 octobre 2013

Gaston Chaissac et Jean Dubuffet réunis

Chaissac - Dubuffet, entre plume et pinceau. Fage éditions, 25 euros.
Musée de la Poste boulevard Vaugirard

Quand j'ai écrit mon billet sur Dubuffet, puis sur Chaissac, pour vérifier certaines informations, j'ignorais qu'une exposition se préparait réunissant les deux artistes au Musée de la Poste. Depuis, ce sont les plus lus sur ce blog. Chaissac le tourmenté, mort jeune, a même dépassé Dubuffet, le peintre reconnu mort très vieux.
L'expo se continue aux Sables d'Olonne.


Je suis allé le 9 août au musée de la Poste avec sa façade particulière. C'est dans la pente du boulevard Vaugirard dominé par la silhouette de la Tour Montparnasse.

Evidemment fascinant de voir en vrai, en grand, les peintures de Dubuffet. Surtout pour leur taille et leur texture, la trituration de la matière.  Par-exemple Le Géologue ou le Lever de lune aux fantômes. Se mettre de coté et regarder le relief sur la toile, sorte de surface caramélisée, densité carbonisée. On s'éloigne, et la toile prend forme avec sa noirceur, son mystère, comme la métaphore d'un champ de bataille.
Comme il y a trop d’œuvres à observer, on a le tournis, comment assimiler, vivre une expo  ?

On achète le catalogue pour que la mémoire raccroche ses wagons, le catalogue, c'est un peu l'expo sous sa forme lyophilisée. Parce que bien sûr, interdiction de prendre des photos, manie française à mon avis contre-productive, mais c'est un autre débat, dont parle le blog  S.I.Lex 
Heureusement, sur Flick'r, on trouve quelques photos, en tapant "Chaissac musée de la Poste".
Image de ShapeTwo sur Flickr


Ce catalogue est une bonne mise en bouche de l'oeuvre peinte et écrite des deux artistes. Ils se sont écrit 448 lettres sur 18 ans, de 1946 à 1964, année de la mort de Chaissac. Le fort, Dubuffet, ne cesse d'encourager le fragile. Une relation ambivalente où chacun marque son territoire.
On compare: on se dit que Dubuffet est un artiste supérieur à Chaissac, il a eu plusieurs périodes, là où Chaissac creuse le même sillon de coloriste hors pair.
D'ailleurs, Dubuffet reconnaît cela à Chaissac:
 Il n'y a pas un autre que toi pour aller comme tu le fais sans te démonter tout à l'extrême bout des choses, lui écrit-il le 4 janvier 1954. La puissance obsessionnelle  de celui-ci à se contenter de ce qui se passe dans mon champ visuel quoique j'aspirerais parfois à autre chose ne pouvait qu'impressionner Dubuffet et son caractère en saute-de-vent passant d'une série de tableaux à l'autre, généralement au rythme d'une année, partant à l'inverse des productions précédentes en un perpétuel mouvement de balancier. 

Dubuffet invente l'Art brut, Gaston Chaissac préfère son expression "Peinture rustique moderne". A Dubuffet qui lui organise son expo, Chaissac lui parle de sa préface "archi idiote". Dubuffet ne se fâche pas, il joue le jeu de Chaissac. Il continue à prendre des initiatives pour aider le vendéen, il lui envoie de la peinture. Et il lui remonte le moral de façon magnifique:
« Ne t'inquiète pas, mon bon Gaston, pour tes craintes de folie, car la folie ne te menace pas et ne te menacerai jamais. Si des gens, médecins ou autres, font des mines d'avoir des craintes pour toi à ce sujet, c'est qu'ils se trompent, c'est qu'ils manquent de discernement et ne connaissent pas bien ce qu'est la folie. Moi j'ai eu pas mal à faire à des malades mentaux quand je m'occupais de l'Art Brut et j'ai beaucoup réfléchi sur la question et par ailleurs je vis depuis vingt ans avec Lili qui a comme toi-même à batailler avec des manies, des complexes, des neurasthénies etc. tout à fait dans ton genre et quand je ne connaissais pas bien la question j'ai eu aussi pour elle des craintes de folie mais je sais maintenant avec certitude que la folie est tout autre chose que cela, d'un tout autre ordre et j'ai même la certitude  en ce qui te concerne, je te connais assez bien pour avoir une opinion certaine, je n'ai aucun doute, je suis sûr. (....) Toi tu souffres comme Lili et comme bien d'autres comme toi de plutôt trop de mémoire, trop de lucidité, trop d'intelligence lucide, et puis tu t'ennuies souvent beaucoup dans ton sale bled et tu n'as pas une vie assez variée ni assez attrayante. Il est vrai que c'est justement cette vie que tu as qui alimente ton art; c'est assurément dans une vie douloureuse et privée d'agrément que l'art véritable, l'art merveilleux prend ses racines. [...]  Aies bon courage, mon cher Gaston, ne te tourmente pas, fais appel à moi si tu as besoin de quoi que ce soit, je t'embrasse. » Lettre du 8 février 1957. 
Il  rassemble aussi les lettres de Chaissac pour créer le livre Hippobosque au bocage, qui sera publié en 1951.
Je viens de passer deux jours à copier tes lettres (...) moi les lettres qui m'intéressent beaucoup je les recopie ainsi ça me fait un joli petit livre que je relie et je vais le coudre avec un fil. 
Ils s'échangent leurs idées sur l'art, parlent de leurs travaux respectifs, leurs essais sur des matériaux divers. Leur goût pour la crasse, les messages illisibles sur les murs, le trivial, l'anodin, les détritus, les empreintes, les épluchures, les barbouillages, la fleur de poussière soulevée par les automobiles....Chaissac se désole d'avoir du renoncer chez son bourrelier aux vieilles toiles des enfonçures des colliers. Dubuffet lui parle de la bouse de vache dont se servent les arabes dans le Sahara quand ils ont un trou à boucher. « Gaston Chaissac parle mal le français - tel qu'on l'imagine - mais le plie à sa guise: il s'en amuse, il herborise les mots rares. »
Josette Rasle, sur les différences entre les deux artistes:
Dubuffet mène au pas de course une vie partagée, d'une part, entre la solitude requise par sa création, d'autre part , entre ses amis, ses passions multiples et ses déplacements d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre, faisant au passage table rase det tout ce qui l'encombre. Il est le contraire de Chaissac. Là où Dubuffet affirme avec conviction, Chaissac doute avec conviction. Constamment à la recherche de lui-même - « je sens plusieurs individus grouiller en moi » - il mène une existence impliquant essentiellement le monde local dont il décrit l'ordinaire avec saveur dans ses lettres. Dubuffet nage dans le monde culturel comme un poisson dans l'eau, Chaissac comme un chat, sortant ses griffes dès qu'une ouverture sur plus de reconnaissance est possible. Ouverture que n'encourage guère Dubuffet, pourtant certain de la célébrité future de Chaissac. Rigoureux, organisé au point de tenir un registre de ses moindres transactions, Dubuffet pense à l'avenir quand Chaissac, dépressif, oscille entre le désir de continuer et le désir de tout arrêter. Il se désintéresse de ses tableaux une fois terminés, n'inventorie rien, laisse le temps faire oeuvre de dégradation. Il se pose peu à peu en victime, écrasé par l'incompréhension de son environnement dont il se joue et une pauvreté, toute relative, que Dubuffet adoucit par l'achat d'oeuvres pour le Foyer de l'Art Brut, l'envoi de matériaux qui lui font défaut en ces temps où tout est rare et cher, et des aides financières qu'il se plaît parfois à refuser. »



dimanche 13 octobre 2013

Le dépaysement, voyages en France par le mot


Le Dépaysement, voyages en France, de Jean-Christophe Bailly (Points Seuil) 490 pages, 8,10 euros.
C'est en voyant la Règle du jeu  à New York que Jean-Christophe Bailly éprouve une "émotion de la provenance."

Qu'est-ce-ce qui est tellement français ?

Il part visiter des lieux, des villes, motivé par la curiosité et l'histoire. On sent l'envie de fixer l'instantané du pays en ramassant dans ses longues phrases visions, sensations du moment présent et évocation du passé.

Cela peut être la forme d'une rue, la manière dont elle s'entrouvre, les récits oubliés des noms dans la ville. Quand on lit un plan, on tient une ville entre ses mains.
Ce livre serait une manière de tenir la France entre ses mains. Fixer cet hexagone qui ressemble sur les cartes à une peau de bête écartelée suspendue par ses quatre pattes- un parchemin (p.193) Ses zones de tension, entre la façade océanique, les mers, ses fleuves et montagnes.

Il y a un art de la description chez Jean-Christophe Bailly. Il enseigne l'histoire de la formation du paysage à  Blois. Il est aussi poète. Il cherche le mot juste pour nommer le réel. C'est une éthique, comme il l'écrit p. 435:
« Le langage fait symptôme : là où le sureau noir ou la potentille rampante, le courlis ou le sphinx de la vigne (un très beau papillon crépusculaire aux tons fondus de vert et de rose, assez commun je le précise ) font appel, entre des milliers d'autres, par leur registre où leur nom résonne, à toute une mémoire de la langue et du paysage, la langue technocratique avoue ce qu'elle est et ce qui la caractérise en premier - son incapacité congénitale à nommer le réel, à le toucher, le pire étant peut-être ce qui s'en détourne avec une hypocrisies quasi superstitieuse : un aveugle est un malvoyant et plus personne ne meurt dans un pays où l'on décède, des suites d'une longue maladie de préférence »

Remblais luisants, débris de sacs plastique, tambours de lessiveuse, morceau de miroir cassé, assaut d'herbes folles - dans les 3200 parcelles d'un jardin ouvrier créés pour détourner les prolétaires de l'alcoolisme et de la subversion et devenus "jardins familiaux" la joie du travail non aliéné -.

On reconnaît des lieux, cette église du Sacré-cœur sur le périphérique

«...dont tous les automobilistes qui sortent de Paris connaissent l'étrange silhouette, soit cette masse de béton de style romano-byzantin élevée dans les années 30 et qui semble, vue d'en bas, depuis le fond de la tranchée automobile, d'une hauteur démesurée . Assez effrayante, plongée dans le bruit ininterrompu de la circulation mais y stagnant comme un énorme plot de silence, on dirait qu'avec ses quatre grands anges de bronze accrochés autour du clocher, si grise et terne, elle appartient à un régime de prières sinistre ou qu'elle est un temple d'après la fin du monde. »
Il descend du train à Fontainebleau-Avon, il fait le trajet en bus jusqu'au château. Il raconte sa visite. C'est toujours curieux quand un écrivain de valeur vient "chez vous", décrit et juge  un endroit que vous pratiquez depuis l'enfance. Rue Aristide Briand , à Fontainebleau, où j'aime marcher, observer, avant d'entrer dans la cité.
p. 115: « Un peu plus tard, en repartant à pied vers la gare de qui est assez loin, le temps étant redevenu gris, je me suis arrêté au carrefour...., il y là deux commerces, Speed Auto, qui répare les pots d'échappement, et Royaume Canin, qui vent des produits pour chiens et chats, et j'ai trouvé ces lieux d'une insondable tristesse. »
Après la visite au château...

 On note ici une différence entre Bailly et la France de Depardon.
Le photographe aurait posé sa chambre et activé le déclencheur pour immortaliser le Royaume canin, sans juger. Depuis le Royaume canin a été remplacé par un antiquaire. La signalétique des paysages change sans cesse, Bailly en parle aussi à propos de son étude sur une rue de Montreuil, il parle du tiers de commerces qui disparaît d'une année sur l'autre.
Il parle aussi de la présence des animaux domestiques en France qui étonne toujours les étrangers. Et ainsi de suite, ce livre, au fond assez expérimental, laisse traîner ses filets dans le pays que l'auteur a visité et il réactive tout un sédiment mémoriel dans l'esprit du lecteur .

Puis on retrouve le poème du grand chemin, (dans les lieux où Rimbaud écrivit)
dans l'hébétude des campagnes françaises,
les ondulations du paysage,
cette impression de torpeur envoûtée,
les ronces des sous-bois,
les chemins creusés d'ornières profondes,
...toute une reptation de fumerolles et de brumes lentes à se dégager le matin,
...les lits de petits cailloux et de plantules, des vues à hauteur de museau de vache, .... l'impression qu'on est dans un au-delà du temps qui s'allonge par-delà les catastrophes.


Les digressions méditatives, le grand savoir de l'écrivain qui se surajoute aux descriptions rendent parfois la lecture difficile.
Bref, comme dans tous les grands livres, on traverse des moment d'ennui.
Mieux vaut sauter des passages que de renoncer à un tel livre. Et quand on arrive à un beau chapitre comme Origny-Sainte-Benoîte (p.343) sur les traces de Stevenson, l'usine, une réflexion sur la disparition du peuple, on a le sentiment de le mériter. On se laisser entraîner dans des phrases souples envahies de virgules, son plaisir du mot juste qui exploite toutes les ressources du dictionnaire. Je repense à mon propre "dépaysement" cet été dans la ville natale de ma mère, dans l'Yonne, on aurait dit une ville morte, Villeneuve-la-Guyard....

 Finalement, ce "livre plus fort que toi" finit par s'adoucir et  prendre son sens. Il nous reste en mémoire des images et une mélancolie. Le pont du Gard, les cimetières de Verdun (1000 morts par jour, il nous fait réfléchir au nombre), le paysage aperçu du train, la passerelle du Cambodge (près de la Cité Universitaire), les noms des salons de coiffure, ses notations émouvantes sur la ponctuation des bovins sur les pentes, entraînant une réflexion à propos des animaux que nous mangeons sans réfléchir à la dette que nous avons vis-à-vis de ceux que nous abattons.

« Je m'explique. Ce qui est véritablement choquant, ce n'est pas tant de manger de la viande ... que de le faire sans pensées, sans égards, comme s'il s'agissait d'un droit exercé depuis toujours et devant lequel les animaux n'auraient d'autre destin et d'autre raison d'être que d'être engraissé puis abattus. (...)
 Ce que ce chaman expliquait, c'est que le plus grand péril de l'existence venait du fait que la nourriture des hommes était faite d'âmes. » (p.414-415)

 Un  livre dont la richesse descriptive et savante aide à nommer les lieux, ses herbes, ses cailloux, ses ruisseaux.
 Archives et images du pays dans une langue poétique. Avec le sous-texte politique des années sarkozystes en arrière-fond, dont ce livre est peut-être la plus subtile procuration. Les mots vieillissent moins vite que les archives télévisuelles.  C'est bien le grand livre qu'on m'avait promis.

vendredi 4 octobre 2013

J'ai débranché- Thierry Crouzet


Témoignage
Thierry Crouzet, J'ai débranché (Fayard).
Perdre du temps sur des bouquins sans intérêt, c'est énervant. Pourtant, son blog est intéressant. C'est ce qui m'avait donné envie. 
C'est l'histoire d'un homme qui quitte internet et les réseaux sociaux pour cause d'épuisement. Et qui fait de son âme libérée du réseau son sujet d'observation. Contemplation de son nombril, on a affaire à un monde d'une normalité rétrécie assez incroyable. Le monde d'un petit blanc aisé qui évolue au-milieu des siens.  «On formait une clique autosatisfaite. »
Un jour, il va faire faire du kayak sur le lac, il a mouillé son smartphone, il ne peut pas twitter sa randonnée sur l'eau. Il s'extasie, waouh, c'est chouette de pagayer sans twitter.
 Il a réussi dans sa vie professionnelle, il semble avoir conquis une liberté et une qualité de vie enviable, c'est ainsi qu'il se présente, et pourtant, on a l'impression qu'il lui manque un truc.  Il a des problèmes de riche, et c'est chiant. Si au moins il se moquait un peu de lui-même. Mais non, ça se prend terriblement au sérieux. Il va voir son psy, il dit "Mon psy", en tout cas celui qui trouve grâce à ses yeux (conseillé par un ami). A la fin, avec son psy, ils en arrivent à la conclusion qu'il n'avait pas une vraie addiction.
Ce monde-là exposé me laisse songeur. On a une écriture plate et aseptisée, des phrases qui tombent pleines de certitudes. Il lui manque le Doute, le vrai doute. D'où l'absence d'esprit critique.

Ce livre papier coûte 18 euros,  j'ai perdu quelques heures à le lire, quelques heures à en parler, et ça m'énerve. J'aime pas être méchant.
Exemple du style

lundi 30 septembre 2013

Pierre Lemaître- Robe de marié (thriller)

Robe de marié de Pierre Lemaître, Livre de poche, 2009, (6,50 euros).


C'est un genre en soi: le thriller manipulateur. Le lecteur s'abandonne à l'histoire et tourne les pages à un rythme effréné.
- Quel est le nom de la folie de Sophie qui sème les cadavres autour d'elle, fuit sans relâche et tente de se reconstruire une nouvelle identité ? Est-elle manipulée ou pleinement responsable de ses actes ?
- Qu'est-ce-qui motive les actes diaboliques de cet homme qui nous narre son obsession dans son journal intime jusqu'à provoquer le malaise chez le lecteur. J'en suis arrivé à sauter des passages et à survoler...Ce journal fictif est à peine supportable, j'avais hâte que cette partie prenne fin !
Est-ce que ça va bien finir, est-ce que ça peut bien finir ?
Voilà toutes les questions qui traversent l'esprit du lecteur tandis qu'il avance dans l'histoire.

C'est un beau travail de technicien du roman avec une belle maîtrise des points de vue. D'abord fixé sur Sophie dans la première partie. On est collé au personnage, on observe de près cette animale traquée, son corps et ses réactions, les montées d'adrénaline et le fonctionnement de son esprit, parfois ultra efficace, "Dans les situation d'urgence, c'est drôle comme les idées s'enchaînent" et souvent étrangement défaillant, notamment la mémoire....Elle ne se voit jamais tuer. Elle se réveille et découvre les cadavres...

Puis dans la deuxième partie, le journal d'un génie du mal, ou l'écrivain épouse à la perfection le regard d'un pervers sur la normalité.
 «...je les ai vus faire. Je ne distinguais pas tout, hélas, mais c'était tout de même assez excitant. Mes tourtereaux ne semblent pas avoir beaucoup de tabous (...) une belle jeunesse bien tonique. J'ai pris des photos. L'appareil numérique que j'ai acheté est parfait lui aussi. Je retravaille mes clichés sur mon petit PC portable et j'imprime les meilleurs, que j'épingle sur mon tableau de liège. » P.146  
Et la vengeance finale, inattendue... Le tout servi par un style très concret, un vocabulaire nourri par le réel « Jondrette lui tend un stylo bille à l'enseigne d'un garage», « Un thé très fort qui ne laisse aucune haleine ». Bref un polar "turn over" dont on peut ensuite se faire le plaisir de disséquer l'horlogerie romanesque. Pour les amateurs !
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Ce qui m'a donné envie de lire Pierre Lemaître: un portrait dans le Monde des Livres, à l'occasion de la sortie de son dernier roman. Voici un extrait:

Jusqu'au milieu des années 2000, ce conteur né s'était résolu à n'être qu'un passeur, un autodidacte dispensant des cours de culture générale aux agents des collectivités locales et assurant des séminaires pour les bibliothécaires: histoire de la littérature française ou européenne, panorama des lettres américaines, analyse de texte...« Toutes ces années où j'enseignais, j'ai moi-même beaucoup appris. J'ai consolidé ma culture, systématisé mes connaissances, comblé mes lacunes. » Se libérer de ses doutes écrasants fut plus douloureux, un travail patient.
« Mes parents, petits employés de bureau, sacralisaient la littérature. C'est un truc qui vous inhibe. » résume-t-il avec pudeur. Dès la création du livre de poche, en 1953, sa mère fit l'acquisition de tous les romans paraissant dans ce petit format qui révolutionna l'édition. « Ils constituaient l'intégralité de notre bibliothèque. » Et son unique évasion. Élevé à Drancy, entre des parents qui sortaient peu, Pierre Lemaître eut une enfance heureuse mais triste. Au vrai, il y a encore un peu de ça chez lui: une fébrilité inquiète doublée d'une joie presque enfantine lorsqu'il évoque des écrivains.
A l'entendre au Café Livres, le troquet parisien où il travaille lorsqu'il n'écrit pas chez lui, à Courbevoie, pendant que sa fille de 3 ans est à l'école, on imagine aisément quel pédagogue il a pu être: un homme de méthode et de fièvre, communiquant avec tripes et cervelle.
« J'ai une carrière atypique, c'est vrai, mais je dispose aujourd'hui d'un bagage. » Car, par son commerce intime avec les livres, Pierre Lemaître a formalisé un certain nombre de règles préalables à l'écriture: « Pour commencer un livre, il faut une situation de départ, un enjeu et la fin. » Et soigne d'abord ses personnages, assure-t-il. « Si vous n'êtes pas attentif, la mécanique de l'histoire phagocyte l'humain. Les bons personnages font les bonnes histoires, l'inverse est rarement vrai. Ce sont eux qui rendent l'histoire passionnante...»
Pierre Lemaître avait perdu confiance jusqu'au jour où sa seconde épouse demanda à lire quelque chose. « Je lui donne le manuscrit de Travail soigné. Elle est sûre qu'il sera publié. Je le réécris un peu, l'envoie à 22 éditeurs, reçois 22 lettres de refus. Carton plein ! Mais mon épouse n'en démord pas. De fait un éditeur me rappelle huit jours plus tard: il avait changé d'avis ! » Travail soigné (Le Masque, 2006) obtient le Prix du premier roman du Festival de Cognac. Suivent Robe de marié, prix Sang d'encre des lycéens, Cadres noirs, prix du polar européen, Alex , prix des lecteurs du Livre de poche, Dagger international...Le quotidien britannique le surnomme « the new Stieg Larsson ». Macha Séry. 

samedi 14 septembre 2013

François Augiéras, hors la raison, un barbare dans la steppe

François Augiéras, Le voyage des morts (Fata Morgana). Écrit en 1957, réédité en 1979.
Beau livre sur papier vergé
aux éditons Fata Morgana


Résumé: un jeune homme dit "je", il parle de lui, ses émotions au contact de la terre, de la pierre, de la peau. Le sommeil, le sexe, la douleur même sont vécues avec une vraie intensité. Il est sans morale, il se traite lui-même de barbare. Furieusement libre. Et blessé. Violé dans sa chair par son oncle. Auquel il reste lié, qu'il admire et hait à la fois, maître et esclave.
« Des plaisirs qui m'avaient été imposés par la violence et non sans larmes étaient devenus pour moi des habitudes nécessaires.»
Il faut lire ce livre en abandonnant nos filtres et nos repère moraux de tièdes démocrates. Parfois, on a envie de rire, mais la folie de l'extase d'Augiéras n'accepte aucune ironie, aucune espèce d'autodérision. Il est dans la sensation crue. Les chapitres sont donnés par des noms de lieux: Tadmit, Gardaia, El Golea, Agadir, sauf le dernier, sorte d'épilogue au Mali: le Fleuve.

François Augiéras est un barbare qui a vécu trop seul. Il écrit le soir à la lueur d'une petite lampe. Il aime marcher dans le désert, sous le ciel devenu clair, dans le silence de la campagne déserte. Il va au bordel aimer des putes de quinze ans ou suit dans la nuit des garçons indigènes et nomades dans l'espoir d'une étreinte amoureuse, au risque de la mort, armé de son revolver.

 Il fait un stage dans une contrée dangereuse, l'Algérie des années 50, juste avant la décolonisation. Il est destiné à devenir moniteur de la SAR  (secteur d'amélioration rurale) et mène une vie de berger, faire paître les bêtes, les vacciner, les passer au bleu de méthylène.
Sous la luminosité d'une extrême violence, on le prend pour un simple d'esprit. Il écrit avec ses tripes, uniquement concentré sur la sensation, ce qu'il éprouve au contact des forces de la nature, de la vie qui s'écoule si forte en lui. C'est ce qui frappe le lecteur, cette intensité à vivre la moindre sensation, le sommeil
«L'approche du sommeil était pour moi le moment le plus agréable de la journée, les yeux fermés, mais la lueur du poêle traversait mes paupières, je m'endormais au plus profond de moi-même. »
« Quel sommeil ! (...) Comme une bête au fond d'une étable, la tête sous les couvertures, je me nourrissais de sommeil comme j'aurais tété ma mère, yeux fermés, tout l'être palpitant de joie, suçant la vie à l'état pur, sans rêve. »
 
l'envie de sexe, la nature, le froid, le chaud, l'inconfort, la dureté. Il jouit de tout et nous le fait savoir par son écriture limpide, ses phrases dures et lumineuses. Sa prose consacre le silence et décrit des instants de solitude et d'extase. On découvre un frère un peu fou qui côtoie la mort. Exemple, quand il se couche près d'une bête morte et l'accompagne dans son agonie. 
« Elle bêla, ferma les yeux: pas un cri de douleur, un cri d'appel. Je la berçais. Elle vomit dans mes mains, je la savais condamnée. Son cœur battait à coups rapides: le bruit même de la vie. Qu'avait-elle connu de la vie, cette brebis née en décembre ! Je chantai doucement, pour elle. Elle ne bougea plus. Avait-elle passé ? La vie reprit dans son corps chaud, mais faiblement, comme soutenue par ma présence; il me semblait mourir moi-même.
Elle mourut à six heures du soir, ses yeux grands ouverts.  (...)»
Il vit tout à fleur de peau. Il écrit qu'il est délirant de gaieté, qu'il danse de joie, saoulé par l'air et la vie « ...mon îvresse incomparable devant l'amour, dans la plénitude de ma joie de vivre. »

« Je goûtai quelques instants de paix comme un dieu qui rêve. La fatigue provoque l'apparition dans le sang d'un poison qui drogue vraiment; j'étais éreinté, mais très lucide, l'esprit très libre. »

Il mourra jeune, c'est écrit. François Augiéras meurt à 46 ans, seul, pauvre, à l'hospice de Montignac. L'auteur maudit dans toute sa splendeur.
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L'objet papier: déniché à la bibliothèque Astrolabe, un livre qui n'avait été emprunté qu'une seule fois, le 5 décembre 1998, d'après la fiche collée sur la dernière page où, autrefois, on notait les dates de retour.
« Achevé d'imprimer le 13 décembre 1979, huitième anniversaire de la mort de François Augiéras, par l'Imprimerie de la Charité à Montpellier, ce volume a été tiré à mille exemplaires sur vergé ».
Un beau papier, épais, Le papier vergé est un papier qui laisse apercevoir par transparence de fines lignes parallèles horizontales dans l'épaisseur du papier. Elles sont laissées par les vergeures et les fils de chaîne (fils de couture qui fixent la vergeure aux pontuseaux) qui sont les fils en métal qui forment le tamis avec lequel est fabriqué le papier. Les pontuseaux sont les baguettes de bois qui soutiennent les vergeures et les fils de chaîne. Wikipédia


jeudi 5 septembre 2013

Georges Perec, énumérer le réel

Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien. Christian Bourgois éditeur.
Les 18, 19 et 20 octobre 1974, à diverses heures du matin, de l'après-midi ou en soirée, Georges Perec, écrivain français, a décrit ce qu'il voyait. L'endroit choisi: la place St Sulpice, à trois postes d'observation, le tabac St Sulpice, le café de la Mairie et sur un banc.
Place St Sulpice 2012
 Google Street View

« Mon propos dans les pages qui suivent est de décrire  ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance: ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. »
Le quatrième de couverture est trop lyrique:  « un regard,une perception humaine, unique, vibrante, impressionniste, variable, comme celle de Monet devant la cathédrale de Rouen. Les mille petits détails inaperçus qui font la vie d'une grande cité. »
Non, c'est juste une contrainte et un exercice amusant et/ou ennuyeux. Tout le monde peut le faire et peut apporter sa perception des choses, du décor. Mais c'est lui qui en a eu l'idée.
Ce qui me reste de ce très court texte: une impression de monde en mouvement (les autobus, les pigeons, le temps), une France de 1974 avec divers détails disparus, l'humour de Perec, je l'imagine avec sa grande barbe et son air amusé derrière la vitre d'un café. La fatigue de l'énumération entraîne une sorte d'ironie, de lâcher-prise.

Je me suis amusé à noter ce qui n'existe plus, ce qu'on ne verrait plus de nos jours.

  • L'ORTF n'existe plus, on ne voit plus guère de méhari, on dirait SDF plutôt que clochard, et ils consomment au moins autant de bière fortes que le vin rouge à la bouteille. 

vélomoteur, vélosolexbaudruche bleue, boîte de Ripolin.
- On ne voit plus d'hommes à pipes et à sacoches noires. On les dirait sortis d'un album de Tintin, d'ailleurs, quand il voit tel chien, Pérec note: un chien genre Milou.
- Les deux-chevaux sont aujourd'hui devenues des objets de curiosité alors qu'elles sont tellement nombreuses que l'écrivain note "hantise des deux-chevaux vert pomme". L'autre voiture dominante: les DS, elles aussi disparues. Et l'Autobianchi Abarth, et la Yamaha 125 rouge.
- Il n'y a plus de vespas, de triporteur des postes, de flic à vélo, d'agent à képi, de grand-mère gantés, de grand-mère à cape qui font la tournée avec leur tronc pour la Journée Nationale des Personnes âgées. Et ceux qui ont déjà donné se signalent par leur petit écusson de papier.
- Mais il y a toujours des japonais photophages, sauf qu'ils ne sont plus les seuls maintenant, tout le monde prend des photos. Quand on pense que Flick'r n'existait pas à l'époque... Cela donne le vertige: que sont devenues toutes ces photos de Paris qui ont éclos au Japon il y a 40 ans ?...
- Il voit Jean-Paul Aron, Paul Virilio et l'agent de police n°5976 qui offre une certaine ressemblance avec Michael Lonsdale (qui lui existe toujours, chouette !)
- On ne dit plus aubergines pour désigner les contractuelles.
Voilà, en écrivant ce billet, je me rends compte à quel point ce court texte réveille des souvenirs, un peu comme un monde déshydraté qui se mettrait à regonfler... La mise en contact des mots avec une mémoire réveille des images, un monde sort de ce livre, comme un manège qui se mettrait à vivre, un peu comme à la fin du film Playtime de Jacques Tati.