Pages

dimanche 27 janvier 2013

Dubuffet: Restaurant Rougeot

Et un jour, on tombe sur une toile, une reproduction qui vous émeut presque aux larmes, on ne sait pas pourquoi. Pour moi, c'est le restaurant Rougeot, à l'époque où Dubuffet est revenu en ville et où il traite celle-ci comme un cirque("je veux que ma ville soit folle"). Cette toile m'a  donné la clé de l' oeuvre de Jean Dubuffet. Extrait du billet sur Jean Dubuffet. 

jeudi 24 janvier 2013

Jean Dubuffet unique dans son siècle


C'est l'histoire d'un homme qui veut être peintre.

Il essaie à deux reprises, vie d'artiste à 20 ans puis rentrer dans le rang sous la pression familiale, mariage, tenir un négoce en vin. Il essaie une deuxième fois, passé la trentaine. Deuxième échec, il cherche quelque chose mais ne se trouve pas (au contraire de Picasso, qui disait: je ne cherche pas, je trouve), mais il divorce, trouve la femme de sa vie, Émilie Carlu,  qu'il peint et avec laquelle il confectionne des marionnettes.
Année décisive: 1941, Jean Dubuffet a 40 ans et cette fois, c'est la bonne: vont s'ensuivre quarante-trois ans de création intensive. Ce questionnement d'avant l'oeuvre rend Dubuffet justement passionnant, on peut parler de ses influences: Masson, Fautrier, Céline (Nord est le livre qu'il annote jusqu'à la fin de ses jours) et l'art brut:
«Friand de productions échappant aux normes et ouvrant de nouvelles voies à l'art, nous avons orienté une part de nos recherches vers certains secteurs où se trouvent les meilleures chances de rencontrer des individus bien récalcitrants dans tous les domaines aux conventions sociales et bien animés de l'humeur d'aliénation acquise. »
Pour lui, l'important est d'être contre la culture. Un "réfutateur".  Il se souvient qu'enfant il ramassait et collectionnait végétaux et insectes sans distinction hiérarchique, sable, pierres, végétaux et organismes divers. Dubuffet ne peindra plus jamais les choses telles qu'il les voit mais telles qu'il les pense. L'art doit être le moyen d'expression de nos voix intérieures.  Il invente un art inculte, d'une stupidité revendiquée en choisissant ses sujets dans le quotidien.
Campagne heureuse, 1944, centre Georges Pompidou

La première partie du livre retrace le cheminement chronologique de Dubuffet, ses périodes: les portraits anti-psychologiques de ses amis, le désert et la découverte du sable, seul matériau où la mémoire du temps ne s'imprime pas. Justement, l'art doit naître du matériau: asphalte des villes, terre molle et érodée des chemins de campagne, et ce goût du matériau se retrouvera sur ses toiles. Cette envie de mettre le  basalte sur la toile
("le basalte me stupéfie. A genoux devant le basalte !)
Coucou bazar, 1973

On arrive à la période de l'Hourloupe, inspirée par les dessins semi-automatiques fait au stylo à bille quand il est au téléphone. Gaston Chaissac  qu'il a "découvert" (enfin, il l'a soutenu, leurs rapports ont toujours été compliqués, voir le billet sur Chaissac) en sera affecté et y verra un plagiat de son oeuvre. Il trouve un nouveau matériau, facile à travailler au fer chaud, le polystyrène.  Il s'investit pendant plus de dix ans dans ce monde virtuel
 « ...Je m'y complaisais fort bien et j'en ai gardé nostalgie. Cependant, je ressentais qu'il m'avait entraîné à vivre dans un monde parallèle et de pur invention, enfermé dans la solitude. Naturellement, c'était justement pour quoi il était fait, et pourquoi je m'y complaisais, mais j'aspirais à reprendre corps et racine.»
Dubuffet ne faiblit pas vers la fin de sa vie, il y aura les théâtres de mémoire, les crayonnages, les parachiffres. Puis les Mires juste avant sa mort.
La riante contrée, 1977

 J'aime beaucoup traverser ce genre de "Beau livre" quand il concerne un de mes artistes culte . Une oeuvre que j'ai envie d'étudier à vie parce qu'inépuisable. Un livre que je relie à mes archives persos et qui les complète.
Pourquoi Dubuffet? Comment trouve-t-on la "clé" d'un artiste? Question de sensibilité sans doute, il faut d'abord de la curiosité et de l'ouverture d'esprit, la haine des stéréotypes,  ne pas sortir la phrase idiote "même un enfant peut le faire" - bien que Dubuffet, amateur d'un art naïf, débarrassé de la culture et de l'imitation des grands anciens aimerait qu'on lui applique cette phrase. Et un jour, on tombe sur une toile, une reproduction qui vous émeut presque aux larmes, on ne sait pas pourquoi. Pour moi, c'est le restaurant Rougeot, à l'époque où Dubuffet est revenu en ville et où il traite celle-ci comme un cirque ("je veux que ma ville soit folle"). Cette toile m'a  donné la clé de l' oeuvre de Jean Dubuffet.

 Valérie Da Costa et Fabrice Hergott écrivent bien, inspirés on le sent par les propres écrits de Dubuffet, qui a longtemps hésité entre écriture et peinture. Et pour qui
 « Le langage est un élément essentiel dans son oeuvre. Il possède une force plastique qui lui permet d'agir sur le réel d'une façon équivalente à celle des ses oeuvres. Pour Dubuffet, la fonction de l'artiste consiste non seulement à créer des images, mais à les nommer.» 
Un livre qui possède le juste équilibre entre les reproductions d'oeuvres et la prose explicative. Et les écrits de Dubuffet dans la deuxième partie du livre sont des messages de liberté, des injonctions à penser autrement, une gymnastique de l'esprit à relire souvent pour sortir du pesant conformisme social et ses injonctions mortifères.
Seul éventuel petit bémol, mais les auteurs ont du faire des choix, ils ne parlent pas assez à mon avis de la place de l'art brut dans la vie de Dubuffet. En relisant le livre de Lucienne Peiry sur le sujet, il y a un an , j'étais frappé par le caractère protecteur, voire dictatorial de Dubuffet à propos de sa collection.

jeudi 17 janvier 2013

La crise, c'était déjà hier.




Toujours saisissants, ces télescopages dans l'espace-temps contemporain...Je suis en train d'écoper mes archives papiers (photographier/numériser puis direction la poubelle de tri) quand je tombe sur ce dossier de Télérama. On lit les premières lignes puis on regarde la date: 5 janvier 1994...Alors, c'était déjà la crise à l'époque ? J'avoue, je ne me souviens de rien. Au même moment, je faisais mon service militaire.
Et en 1974, en plein choc pétrolier, c'était comment ?
La ou le journaliste (désolé mais son nom est passé à la trappe) a recueilli les témoignages de sept personnes en lutte dans le monde du travail. Tous ces gens ont 19 ans de plus aujourd'hui, ce serait intéressant de savoir ce qu'ils sont devenus.

La crise. ll faudrait être sourd  et aveugle pour ne pas  la voir.
Le nombre alarmant  des SDF, les chiffres toujours  croissants du chômage ne sont que la partie immergée  d'un iceberg. Derrière, c'est le monde du travail même  qui s'écroule,  des  années  d'acquis  sociaux qui se désagrègent.
Devant la rareté de I'emploi, la solidarité s'effrite. Et trop d'entreprises,  de patrons  sans scrupules en profitent.  En recrutant sur la base d'insondables critères.  En abusant  des  contrats de formation.  Bref,  en exploitant une main-d'oeuvre malléable  et peu coûteuse,  corvéable  à merci et licenciable  du jour au lendemain...  De la modeste bénéficiaire  d'un CES  (Contrat  emploi  solidarité)
sans avenir à la quinquagénaire licenciée  pour faire place aux jeunes, de la caissière  à temps  partiel  à la victime d'une délocalisation,  du jeune diplômé qui court les entretiens au galérien  des stages,  sans  oublier le patron ruiné d'une PME, chronique  de la crise  ordinaire. Sept récits  d'un  combat quotidien pour une survie digne  dans  un monde du travail  de plus en plus impitoyable.
Télérama N°2295 - 5 janvier 1994
       Trois ans plus tard, reportage sur les travailleurs sociaux, assistantes sociales, éducateurs, animateurs, qui côtoient tous les jours la crise, la pauvreté. Rencontre avec ces mécanos du social: TRAVAILLEURS SOCIAUX. 


Publish at Calameo or read more publications.

Cliquer pour agrandir





Cliquer pour agrandir


Cliquer pour agrandir




dimanche 13 janvier 2013

Hélène Maurel-Indart- Du plagiat

tous les livres sur Babelio.com


Du plagiat, de Hélène Maurel-Indart en folio essais, 500 pages qui se lisent comme un roman.
Hélène Maurel-Indart est agrégée de lettres modernes et docteur es lettres. Elle est passionnée par le plagiat et elle est devenue une spécialiste du sujet. Ce livre est d'abord un voyage dans l'histoire littéraire, ses grandes histoires (Molière et Shakespeare sont-ils les auteurs de leurs oeuvres ?) ses petites histoires (alors , comme ça, Louise Labbé ne serait qu'une créature de papier...), des révélations étonnantes ( Lamartine et le temps qui suspend son vol, une belle formule qui n'est pas de lui).
Elle remonte le temps et montre comment notion de plagiat a évolué. De l'époque où on peut citer sans guillemet car tout le monde possède la même culture humaniste à celle où le plagiat devient honteux, et surtout se répand à cause des enjeux financiers liés au livre.
Elle analyse en détail et donne son opinion sur des procès à rebondissements (l'affaire Deforges/Bicyclette bleue versus les héritiers de Margaret Mitchell/Autant en emporte le vent, l'affaire (très intéressante) qui oppose Jean Vautrin et un spécialiste du langage cajun).
Elle révèle des éléments méconnus, notamment Jarry et l'affaire du cahier d'écolier, la manière dont s'élabore le père Ubu, une affaire exemplaire et ambigüe sur la création et l'incarnation littéraire qui montre que renoncer à une conception de la littérature comme pure création, au-dessus de tout soupçon, n'est pas chose facile. Elle étudie Proust (Pastiches et mélanges) qui, par sa virtuosité mimétique, prépare sa propre manière d'écrire. Elle cite Carlos Fuentes: "Existe-t-il un seul livre orphelin, un livre qui ne soit le descendant d'aucun autre livre ?" Elle réhabilite et m'a donné envie de lire des auteurs brisés par des accusations de plagiat, André Schwarz-Bart, Yambo Ouologuem. Et revient sur les affaires passionelles qui ont opposé Marie Darrieussecq à Marie N'Diaye, puis à Camille Laurens mais aussi sur des plagiats plus crapuleux comme ceux de Alain Minc, Jacques Attali, Calixthe Beyala, ou Henri Troyat et son travail de couture, une vraie grammaire du plagiat. L'utilisation de logiciels de détection facilite le travail mais ne fait pas tout. D'ailleurs, Hélène Maurel-Indart utilise beaucoup dans son essai la technique de la double colonne qui permet de comparer deux textes en vis-à-vis.

Le rappel historique sur les privilèges des imprimeurs est passionnant si on le rapporte à notre contexte contemporain d'édition en crise et la mutation du numérique. L'imprimerie a été une révolution certes, mais l'investissement en matériel coûtait cher aux imprimeurs, raison pour laquelle ils possédaient des privilèges et plus de droit sur l'exploitation du livre que l'auteur lui-même.

Bref, j'ai lu cet essai comme un roman peuplé de petites histoires, l'auteur écrit très bien et on passe de la théorie à la pratique littéraire, des plongées dans l'histoire littéraire aux affaires récentes, ce qui donne du mouvement au livre. Sa connaissance élargie du sujet, son envie d'en explorer toutes les facettes lui confère une vraie liberté d'esprit dans l'analyse des affaires de plagiat, ainsi qu'un jugement sûr qui se retrouve dans la netteté du style.
Je suis ressorti de ce livre avec une grande envie de lire et d'écrire, s'autoriser à écrire en sachant que l'inspiration est légitime.


samedi 5 janvier 2013

Introduction à la psychologie cognitive



Psychologie cognitive, de Rui Da Silva Neves (Armand Colin)
Un petit livre dense et ardu destiné aux étudiants. En le lisant, on se met à penser à notre fonctionnement interne, à la manière dont naissent nos pensées, comment nous faisons pour résoudre (ou pas) des problèmes, comment nous atteignons nos buts.
Bref, ce manuel d'étudiant nous pousse vers un chemin introspectif rigoureux: l'étudiant doit s'approprier la méthode expérimentale et il peut expérimenter sur lui-même
« ...bien que les activités mentales soient inobservables directement, il est souvent possible de les expérimenter en soi-même, et il est pertinent de ne pas se priver de cette source de connaissance.»
Exemple, page 63 à propos des représentations imagées: le test de la carte mentale. Des sujets mémorisent une carte sur laquelle sont représentés des éléments comme un lac, un rocher, une église, un village. Ensuite, privés de la carte, ils sont invités à s'imaginer partir d'un endroit de cette carte jusqu'à un autre endroit. On imagine dans une salle des gens les yeux fermés se livrant à une activité intense de représentation mentale...

Résultat: plus les objets sont distants sur la carte mémorisée, plus ils mettent de temps en imagination à parcourir le chemin. Cette expérience corrobore la théorie de Shepard et Metzler (1971) pour qui les processus perceptifs débouchent sur la formation de représentations mentales qui héritent des propriétés structurales des objets perçus, ainsi, les opérations et les transformations qui s'appliquent aux objets physiques ont des conséquences identiques lorsqu’elles sont appliquées en pensée aux objets mentaux. Voilà un exemple parmi d'autres de ce qu'est la recherche en psychologie cognitive.

En fermant ce petit livre orange, où l'auteur, en conclusion,  rappelle que la psychologie cognitive est méconnue, trop scientifique avec ses modèles et sa logique pour être reconnue médiatiquement (récupérée médiatiquement, oserait-on dire), on ne sent pas plus intelligent, mais plus conscient de soi-même, plus attentif à nos processus internes.