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samedi 8 juin 2013

Les temps faibles de Depardon


Lire Errance, de Depardon (points seuil, 2000). Sa plume, ses photos, il y a une identité Depardon, une cohérence. Méditations errantes. L’œil se perd dans les images. C'est un livre de poche, chez point Seuil, qu'on lit deux fois. La première, on se concentre sur le texte, puis on revient aux photos.
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Portions de routes vides, coins désolés dans le désert, images verticales sur lesquelles pèsent des ciels irradiants, goudrons dégradés, bitumes brisés. Ombres allongées, personnages solitaires en mouvement, surpris dans leur vie de pauvreté. Aridité générale (Je suis un photographe sec, dit-il), lignes caillouteuses, monde de mers asséchées, revêtements de sols fracturés, défoncés, rues désertes à la banalité effrayante, toute une succession de ce qu'il appelle des temps faibles, par opposition à temps forts.
Ce questionnement qui est celui d'Errance, ces retours sur le passé, la ferme du Garets, la solitude du jeune provincial monté à Paris, c'est celui du grand artiste qu'il est. C'est un message qui circule, une vie d'homme qui témoigne sur son temps.
Depardon n'est pas qu'un simple photographe, un cinéaste documentaliste prisé par les journaux culturels, un auteur aux phrases simples et mélancoliques, c'est aussi quelqu'un qui a l'idée de photographier ce que les autres ne photographient pas, il ouvre des pistes, il donne des autorisations.

Dans notre monde ultra connecté et technophile, c'est quelqu'un qui s'intéresse à des mondes qui disparaissent, les paysans dans la diagonale du vide, ces vieux visages ravinés qu'il va immortaliser, et ces paysages sans qualité ni indication géographique. Et ce livre est une charnière, il le dit lui-même, l'errance l'a changé. C'est après qu'il ira à la rencontre des paysans, puis à la rencontre de la France.

 Depardon est un des plus grands artistes actuels, et j'ai l'impression qu'on ne le sait pas assez, que seuls les happy few le savent. Pourtant, quel art accessible. Et en train de se faire.

Phrases volées:

Je suis enfin libéré, j'avance vers autre chose, et l'errance est le passage.

J'ai vu des paysages, des lumières, qui aujourd'hui commencent à m'obséder.
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La quête du lieu acceptable. L'anti-voyage.

J'ai ma façon de photographier, ma distance.

Ce sont des images arrêtées d'un film imaginaire qui aurait pu se faire.

Dans un voyage, on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour.

Ou alors au contraire, d'emmener cette femme avec moi, voyager ensemble dans le monde entier et vivre une histoire d'amour. 

Je fais des photos que souvent je ne peux pas recommencer. Parce que dans le trajet, la déambulation, il y a une photo qu'on voit magnifique que l'on ne peut pas refaire.

Photographier des temps faibles. Rechercher le mot juste, l'image juste.

Roland Barthes: les mots que l'on place en regard d'une image ne peuvent qu'être ancrage ou relais.

On me reproche cette banalité, cette obsession de ne pas montrer le pittoresque.

Le réel est tellement éphémère, c'est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer.

On voit que le monde s'uniformise de plus en plus, on voit que les gens construisent n'importe comment, qu'ils polluent beaucoup de choses, on voit le monde tel qu'il est.

Je crois que j'étais amoureux d'une image, d'une personne qui n'existait pas.

Dans l'errance, j'ai été heureux, parce que je n'avais pas de preuve à apporter.

Le fond est très important dans une photo, il est primordial.

Bien sûr, je suis toujours voyeur, même en photographiant des choses sans intérêt. Quelqu'un qui fait des images ne peut pas être rassurant.

J'ai l'impression que le temps est lié au miroir, et le lieu à la fenêtre.

Je crois  qu'on peut faire une errance fixe, immobile. On peut être dans l'errance en restant toujours dans le même lieu. Il n'est pas nécessaire de bouger.

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