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mardi 22 octobre 2013

Gaston Chaissac et Jean Dubuffet réunis

Chaissac - Dubuffet, entre plume et pinceau. Fage éditions, 25 euros.
Musée de la Poste boulevard Vaugirard

Quand j'ai écrit mon billet sur Dubuffet, puis sur Chaissac, pour vérifier certaines informations, j'ignorais qu'une exposition se préparait réunissant les deux artistes au Musée de la Poste. Depuis, ce sont les plus lus sur ce blog. Chaissac le tourmenté, mort jeune, a même dépassé Dubuffet, le peintre reconnu mort très vieux.
L'expo se continue aux Sables d'Olonne.


Je suis allé le 9 août au musée de la Poste avec sa façade particulière. C'est dans la pente du boulevard Vaugirard dominé par la silhouette de la Tour Montparnasse.

Evidemment fascinant de voir en vrai, en grand, les peintures de Dubuffet. Surtout pour leur taille et leur texture, la trituration de la matière.  Par-exemple Le Géologue ou le Lever de lune aux fantômes. Se mettre de coté et regarder le relief sur la toile, sorte de surface caramélisée, densité carbonisée. On s'éloigne, et la toile prend forme avec sa noirceur, son mystère, comme la métaphore d'un champ de bataille.
Comme il y a trop d’œuvres à observer, on a le tournis, comment assimiler, vivre une expo  ?

On achète le catalogue pour que la mémoire raccroche ses wagons, le catalogue, c'est un peu l'expo sous sa forme lyophilisée. Parce que bien sûr, interdiction de prendre des photos, manie française à mon avis contre-productive, mais c'est un autre débat, dont parle le blog  S.I.Lex 
Heureusement, sur Flick'r, on trouve quelques photos, en tapant "Chaissac musée de la Poste".
Image de ShapeTwo sur Flickr


Ce catalogue est une bonne mise en bouche de l'oeuvre peinte et écrite des deux artistes. Ils se sont écrit 448 lettres sur 18 ans, de 1946 à 1964, année de la mort de Chaissac. Le fort, Dubuffet, ne cesse d'encourager le fragile. Une relation ambivalente où chacun marque son territoire.
On compare: on se dit que Dubuffet est un artiste supérieur à Chaissac, il a eu plusieurs périodes, là où Chaissac creuse le même sillon de coloriste hors pair.
D'ailleurs, Dubuffet reconnaît cela à Chaissac:
 Il n'y a pas un autre que toi pour aller comme tu le fais sans te démonter tout à l'extrême bout des choses, lui écrit-il le 4 janvier 1954. La puissance obsessionnelle  de celui-ci à se contenter de ce qui se passe dans mon champ visuel quoique j'aspirerais parfois à autre chose ne pouvait qu'impressionner Dubuffet et son caractère en saute-de-vent passant d'une série de tableaux à l'autre, généralement au rythme d'une année, partant à l'inverse des productions précédentes en un perpétuel mouvement de balancier. 

Dubuffet invente l'Art brut, Gaston Chaissac préfère son expression "Peinture rustique moderne". A Dubuffet qui lui organise son expo, Chaissac lui parle de sa préface "archi idiote". Dubuffet ne se fâche pas, il joue le jeu de Chaissac. Il continue à prendre des initiatives pour aider le vendéen, il lui envoie de la peinture. Et il lui remonte le moral de façon magnifique:
« Ne t'inquiète pas, mon bon Gaston, pour tes craintes de folie, car la folie ne te menace pas et ne te menacerai jamais. Si des gens, médecins ou autres, font des mines d'avoir des craintes pour toi à ce sujet, c'est qu'ils se trompent, c'est qu'ils manquent de discernement et ne connaissent pas bien ce qu'est la folie. Moi j'ai eu pas mal à faire à des malades mentaux quand je m'occupais de l'Art Brut et j'ai beaucoup réfléchi sur la question et par ailleurs je vis depuis vingt ans avec Lili qui a comme toi-même à batailler avec des manies, des complexes, des neurasthénies etc. tout à fait dans ton genre et quand je ne connaissais pas bien la question j'ai eu aussi pour elle des craintes de folie mais je sais maintenant avec certitude que la folie est tout autre chose que cela, d'un tout autre ordre et j'ai même la certitude  en ce qui te concerne, je te connais assez bien pour avoir une opinion certaine, je n'ai aucun doute, je suis sûr. (....) Toi tu souffres comme Lili et comme bien d'autres comme toi de plutôt trop de mémoire, trop de lucidité, trop d'intelligence lucide, et puis tu t'ennuies souvent beaucoup dans ton sale bled et tu n'as pas une vie assez variée ni assez attrayante. Il est vrai que c'est justement cette vie que tu as qui alimente ton art; c'est assurément dans une vie douloureuse et privée d'agrément que l'art véritable, l'art merveilleux prend ses racines. [...]  Aies bon courage, mon cher Gaston, ne te tourmente pas, fais appel à moi si tu as besoin de quoi que ce soit, je t'embrasse. » Lettre du 8 février 1957. 
Il  rassemble aussi les lettres de Chaissac pour créer le livre Hippobosque au bocage, qui sera publié en 1951.
Je viens de passer deux jours à copier tes lettres (...) moi les lettres qui m'intéressent beaucoup je les recopie ainsi ça me fait un joli petit livre que je relie et je vais le coudre avec un fil. 
Ils s'échangent leurs idées sur l'art, parlent de leurs travaux respectifs, leurs essais sur des matériaux divers. Leur goût pour la crasse, les messages illisibles sur les murs, le trivial, l'anodin, les détritus, les empreintes, les épluchures, les barbouillages, la fleur de poussière soulevée par les automobiles....Chaissac se désole d'avoir du renoncer chez son bourrelier aux vieilles toiles des enfonçures des colliers. Dubuffet lui parle de la bouse de vache dont se servent les arabes dans le Sahara quand ils ont un trou à boucher. « Gaston Chaissac parle mal le français - tel qu'on l'imagine - mais le plie à sa guise: il s'en amuse, il herborise les mots rares. »
Josette Rasle, sur les différences entre les deux artistes:
Dubuffet mène au pas de course une vie partagée, d'une part, entre la solitude requise par sa création, d'autre part , entre ses amis, ses passions multiples et ses déplacements d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre, faisant au passage table rase det tout ce qui l'encombre. Il est le contraire de Chaissac. Là où Dubuffet affirme avec conviction, Chaissac doute avec conviction. Constamment à la recherche de lui-même - « je sens plusieurs individus grouiller en moi » - il mène une existence impliquant essentiellement le monde local dont il décrit l'ordinaire avec saveur dans ses lettres. Dubuffet nage dans le monde culturel comme un poisson dans l'eau, Chaissac comme un chat, sortant ses griffes dès qu'une ouverture sur plus de reconnaissance est possible. Ouverture que n'encourage guère Dubuffet, pourtant certain de la célébrité future de Chaissac. Rigoureux, organisé au point de tenir un registre de ses moindres transactions, Dubuffet pense à l'avenir quand Chaissac, dépressif, oscille entre le désir de continuer et le désir de tout arrêter. Il se désintéresse de ses tableaux une fois terminés, n'inventorie rien, laisse le temps faire oeuvre de dégradation. Il se pose peu à peu en victime, écrasé par l'incompréhension de son environnement dont il se joue et une pauvreté, toute relative, que Dubuffet adoucit par l'achat d'oeuvres pour le Foyer de l'Art Brut, l'envoi de matériaux qui lui font défaut en ces temps où tout est rare et cher, et des aides financières qu'il se plaît parfois à refuser. »



dimanche 13 octobre 2013

Le dépaysement, voyages en France par le mot


Le Dépaysement, voyages en France, de Jean-Christophe Bailly (Points Seuil) 490 pages, 8,10 euros.
C'est en voyant la Règle du jeu  à New York que Jean-Christophe Bailly éprouve une "émotion de la provenance."

Qu'est-ce-ce qui est tellement français ?

Il part visiter des lieux, des villes, motivé par la curiosité et l'histoire. On sent l'envie de fixer l'instantané du pays en ramassant dans ses longues phrases visions, sensations du moment présent et évocation du passé.

Cela peut être la forme d'une rue, la manière dont elle s'entrouvre, les récits oubliés des noms dans la ville. Quand on lit un plan, on tient une ville entre ses mains.
Ce livre serait une manière de tenir la France entre ses mains. Fixer cet hexagone qui ressemble sur les cartes à une peau de bête écartelée suspendue par ses quatre pattes- un parchemin (p.193) Ses zones de tension, entre la façade océanique, les mers, ses fleuves et montagnes.

Il y a un art de la description chez Jean-Christophe Bailly. Il enseigne l'histoire de la formation du paysage à  Blois. Il est aussi poète. Il cherche le mot juste pour nommer le réel. C'est une éthique, comme il l'écrit p. 435:
« Le langage fait symptôme : là où le sureau noir ou la potentille rampante, le courlis ou le sphinx de la vigne (un très beau papillon crépusculaire aux tons fondus de vert et de rose, assez commun je le précise ) font appel, entre des milliers d'autres, par leur registre où leur nom résonne, à toute une mémoire de la langue et du paysage, la langue technocratique avoue ce qu'elle est et ce qui la caractérise en premier - son incapacité congénitale à nommer le réel, à le toucher, le pire étant peut-être ce qui s'en détourne avec une hypocrisies quasi superstitieuse : un aveugle est un malvoyant et plus personne ne meurt dans un pays où l'on décède, des suites d'une longue maladie de préférence »

Remblais luisants, débris de sacs plastique, tambours de lessiveuse, morceau de miroir cassé, assaut d'herbes folles - dans les 3200 parcelles d'un jardin ouvrier créés pour détourner les prolétaires de l'alcoolisme et de la subversion et devenus "jardins familiaux" la joie du travail non aliéné -.

On reconnaît des lieux, cette église du Sacré-cœur sur le périphérique

«...dont tous les automobilistes qui sortent de Paris connaissent l'étrange silhouette, soit cette masse de béton de style romano-byzantin élevée dans les années 30 et qui semble, vue d'en bas, depuis le fond de la tranchée automobile, d'une hauteur démesurée . Assez effrayante, plongée dans le bruit ininterrompu de la circulation mais y stagnant comme un énorme plot de silence, on dirait qu'avec ses quatre grands anges de bronze accrochés autour du clocher, si grise et terne, elle appartient à un régime de prières sinistre ou qu'elle est un temple d'après la fin du monde. »
Il descend du train à Fontainebleau-Avon, il fait le trajet en bus jusqu'au château. Il raconte sa visite. C'est toujours curieux quand un écrivain de valeur vient "chez vous", décrit et juge  un endroit que vous pratiquez depuis l'enfance. Rue Aristide Briand , à Fontainebleau, où j'aime marcher, observer, avant d'entrer dans la cité.
p. 115: « Un peu plus tard, en repartant à pied vers la gare de qui est assez loin, le temps étant redevenu gris, je me suis arrêté au carrefour...., il y là deux commerces, Speed Auto, qui répare les pots d'échappement, et Royaume Canin, qui vent des produits pour chiens et chats, et j'ai trouvé ces lieux d'une insondable tristesse. »
Après la visite au château...

 On note ici une différence entre Bailly et la France de Depardon.
Le photographe aurait posé sa chambre et activé le déclencheur pour immortaliser le Royaume canin, sans juger. Depuis le Royaume canin a été remplacé par un antiquaire. La signalétique des paysages change sans cesse, Bailly en parle aussi à propos de son étude sur une rue de Montreuil, il parle du tiers de commerces qui disparaît d'une année sur l'autre.
Il parle aussi de la présence des animaux domestiques en France qui étonne toujours les étrangers. Et ainsi de suite, ce livre, au fond assez expérimental, laisse traîner ses filets dans le pays que l'auteur a visité et il réactive tout un sédiment mémoriel dans l'esprit du lecteur .

Puis on retrouve le poème du grand chemin, (dans les lieux où Rimbaud écrivit)
dans l'hébétude des campagnes françaises,
les ondulations du paysage,
cette impression de torpeur envoûtée,
les ronces des sous-bois,
les chemins creusés d'ornières profondes,
...toute une reptation de fumerolles et de brumes lentes à se dégager le matin,
...les lits de petits cailloux et de plantules, des vues à hauteur de museau de vache, .... l'impression qu'on est dans un au-delà du temps qui s'allonge par-delà les catastrophes.


Les digressions méditatives, le grand savoir de l'écrivain qui se surajoute aux descriptions rendent parfois la lecture difficile.
Bref, comme dans tous les grands livres, on traverse des moment d'ennui.
Mieux vaut sauter des passages que de renoncer à un tel livre. Et quand on arrive à un beau chapitre comme Origny-Sainte-Benoîte (p.343) sur les traces de Stevenson, l'usine, une réflexion sur la disparition du peuple, on a le sentiment de le mériter. On se laisser entraîner dans des phrases souples envahies de virgules, son plaisir du mot juste qui exploite toutes les ressources du dictionnaire. Je repense à mon propre "dépaysement" cet été dans la ville natale de ma mère, dans l'Yonne, on aurait dit une ville morte, Villeneuve-la-Guyard....

 Finalement, ce "livre plus fort que toi" finit par s'adoucir et  prendre son sens. Il nous reste en mémoire des images et une mélancolie. Le pont du Gard, les cimetières de Verdun (1000 morts par jour, il nous fait réfléchir au nombre), le paysage aperçu du train, la passerelle du Cambodge (près de la Cité Universitaire), les noms des salons de coiffure, ses notations émouvantes sur la ponctuation des bovins sur les pentes, entraînant une réflexion à propos des animaux que nous mangeons sans réfléchir à la dette que nous avons vis-à-vis de ceux que nous abattons.

« Je m'explique. Ce qui est véritablement choquant, ce n'est pas tant de manger de la viande ... que de le faire sans pensées, sans égards, comme s'il s'agissait d'un droit exercé depuis toujours et devant lequel les animaux n'auraient d'autre destin et d'autre raison d'être que d'être engraissé puis abattus. (...)
 Ce que ce chaman expliquait, c'est que le plus grand péril de l'existence venait du fait que la nourriture des hommes était faite d'âmes. » (p.414-415)

 Un  livre dont la richesse descriptive et savante aide à nommer les lieux, ses herbes, ses cailloux, ses ruisseaux.
 Archives et images du pays dans une langue poétique. Avec le sous-texte politique des années sarkozystes en arrière-fond, dont ce livre est peut-être la plus subtile procuration. Les mots vieillissent moins vite que les archives télévisuelles.  C'est bien le grand livre qu'on m'avait promis.

vendredi 4 octobre 2013

J'ai débranché- Thierry Crouzet


Témoignage
Thierry Crouzet, J'ai débranché (Fayard).
Perdre du temps sur des bouquins sans intérêt, c'est énervant. Pourtant, son blog est intéressant. C'est ce qui m'avait donné envie. 
C'est l'histoire d'un homme qui quitte internet et les réseaux sociaux pour cause d'épuisement. Et qui fait de son âme libérée du réseau son sujet d'observation. Contemplation de son nombril, on a affaire à un monde d'une normalité rétrécie assez incroyable. Le monde d'un petit blanc aisé qui évolue au-milieu des siens.  «On formait une clique autosatisfaite. »
Un jour, il va faire faire du kayak sur le lac, il a mouillé son smartphone, il ne peut pas twitter sa randonnée sur l'eau. Il s'extasie, waouh, c'est chouette de pagayer sans twitter.
 Il a réussi dans sa vie professionnelle, il semble avoir conquis une liberté et une qualité de vie enviable, c'est ainsi qu'il se présente, et pourtant, on a l'impression qu'il lui manque un truc.  Il a des problèmes de riche, et c'est chiant. Si au moins il se moquait un peu de lui-même. Mais non, ça se prend terriblement au sérieux. Il va voir son psy, il dit "Mon psy", en tout cas celui qui trouve grâce à ses yeux (conseillé par un ami). A la fin, avec son psy, ils en arrivent à la conclusion qu'il n'avait pas une vraie addiction.
Ce monde-là exposé me laisse songeur. On a une écriture plate et aseptisée, des phrases qui tombent pleines de certitudes. Il lui manque le Doute, le vrai doute. D'où l'absence d'esprit critique.

Ce livre papier coûte 18 euros,  j'ai perdu quelques heures à le lire, quelques heures à en parler, et ça m'énerve. J'aime pas être méchant.
Exemple du style