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mardi 23 décembre 2014

Thomas Clerc - Paris, musée du XXIè siècle

Thomas Clerc   
Paris, musée du XXIè siècle. Le dixième arrondissement. (L’Arbalète/Gallimard) 2007

Un écrivain, Thomas Clerc, arpente les rues de son arrondissement, le 10 ème, de février 2004 à juin 2007. Il note, à la volée, tout ce qu’il voit. But: inclure dans l’oeuvre même les caractères de la vie réelle. Il s’efforce d’être exhaustif, de passer par toutes les rues, boulevards, passages, travées, cours intérieures, ruelles, places, parkings, cités, gares (du Nord, de l’Est), canal...

Sa règle: l'alphabet, explorer un quartier, une zone, de A à Z...

Il fait des rencontres, il croise des sosies (Milosevic, Georges Perec) des connaissances, amis, famille (sa tante Thérèse au bras d’une prostituée): 

« La rencontre, lieu commun de la littérature parisienne, vient de la juste taille de Paris : on peut ne pas rencontrer quelqu’un qu’on connait, mais il n’est pas rare que cela se produise. Entre la rencontre obligatoire de village (l’horreur) et l’anonymat total des mégapoles (l’enfer), Paris est la ville aux proportions justes. »

Regard subjectif de rigueur. Quand ça ne lui plaît pas, il dit AFS (à faire sauter); quand ça ne lui plaît vraiment pas: AFSU (à faire sauter d’urgence). 
Toujours inspiré par le n’importe quoi, le minuscule et l’anodin, il réussit à avoir son idée sur tout, des détails sans importance, lettres de métal, centre de santé, le sigle SDF opposé au vieux terme de clochard, les noms de magasins (Créa-Tif, Moustache bar homo, Sexy Shop, Franprix, Monoprix, Yatoo Partoo, G 20, Key West...). 
A chaque pas, il peut être ramené à des souvenirs personnels, une rupture, une agression, des connaissances, le souvenir d’un spectacle, la visite d’un appartement, une nuit sexuelle dans un hôtel louche, une réflexion numérologique (39 ans: l’âge qu’il a, l’âge de Guillaume Dustan et de Maurice Sachs à leur mort)...

Le livre se présente comme une suite continue de fragments désordonnés, un melting-pot d’observations collées les unes après les autres qui déroule la vie des rues, un flux continu figé dans l’écriture. Autant dire qu’il faut un certain effort pour entrer dans le livre et y rester . Mais on est têtu, on tiens le coup, d’abord pour le plaisir un peu snob de finir un bouquin expérimental que peu de gens ont lu/vont lire, et on est conquis par son ironie légère déjà testée dans Intérieur au début de l’année. 
« Les voitures sont les oeuvres d’art favorites de la population, elles réconcilient bourgeois, prolétaires et parvenus. »
L’auteur devient notre guide, on est heureux de flâner, errer, observer, se moquer, s’introduire dans des endroits le suivre : 
« Intrusion: à peine la porte franchie, je comprends que dans ce décor de tentures pourpres et d’objets de culte prospère une officine de désenvoûtement. Une grosse femme noire - Théodora ?- m’accueille fraîchement: « C’est pour quoi ? ». Ne sachant que répondre, je joue de politesse pour essayer de gagner du temps et m’imprègne de tout comme une éponge, passant mes yeux sur les murs couverts de statuettes, médailles, objets votifs et autres bougies multicolores allumées. (...) Tel Artemus Gordon dans un épisode des Mystères de l’Ouest (plus que James West, qui aurait déjà réussi à monter en force), je suis le parfait intrus qui ne comprend rien aux standards locaux. » p.78
 On chemine avec un vrai Parisien fier de l’être (parce que, en d’autres contrées, dans d'autres milieux « parisien », ce serait une insulte, un peu comme fonctionnaire). Il nous parle, il nous montre des choses qu’on aurait pas vu sans lui. Tiens, par exemple, page 171: 
« Je ne trouve pas grand-chose à voler visuellement pendant ces 6 minutes d’interlude, puis un nouveau visiteur traverse la cité, auquel j’emboîte le pas, et je me retrouve en zone libre. Ainsi la réduction de l’espace public s’est-elle doublée d’une perte objective de temps, qu’il n’a tenu qu’à moi de convertir. Une scène me dédommage largement: à l’angle du passage désert, une femme allongée sur le dos se fait faire un cunnilingus par un homme ! Cet imprévisible peep-show à ciel ouvert est acté par un couple de clochards qui, à mon approche, se redresse aussitôt. »

L’auteur inspire le lecteur: quand on erre en ville soi-même, on se surprend à faire comme lui, à penser à sa manière, comme un critique d’art réel, le spectacle de la ville est changeant, tout paraît beau. C’est neuf en terme de littérature et ça fait toujours du bien. On éprouve le sentiment d'utilité des mots et de la littérature quand elle capte et capture un gros morceau de Réel pour le mâcher comme une bonne viande, cette fameuse substantifique moelle.
- Le billet de Pierre Assouline

lundi 15 décembre 2014

Les fantômes de la station orbitale

Solaris de Stanislaw Lem (1961) traduit du polonais par Jean-Michel Jasienko (Denoël)

Kris Kelvin, un psychologue, arrive par capsule dans la station orbitale qui tourne autour de la planète Solaris. Nous sommes à des années lumières du Système Solaire. Solaris a été découverte environ 100 ans avant la naissance de Kelvin, elle a engendré une littérature abondante de milliers d’ouvrages. Une grande bibliothèque qui sent le vieux bois lui est même dédiée au coeur du vaisseau spatial. Kelvin s’y sentira à l’aise, essayant de deviner le mystère de la planète en se plongeant dans des monographies anciennes, se nourrissant des théories de grands physiciens fascinés par Solaris. 

Kelvin raconte, à la première personne, ses premiers pas dans la station orbitale. On y croit, on s’y voit. 
Une inscription verte s'éclaira « ARRIVÉE »; la paroi de la capsule s'ouvrit. Le lit pneumatique me poussa légèrement dans le dos, de sorte que, pour ne pas tomber, je dus faire un pas en avant. Avec un sifflement étouffé, résigné, le scaphandre expira l’air de ses coussinets. J’étais libre. Je me trouvais sous un entonnoir argenté, aussi élevé que la nef d'une cathédrale. Des faisceaux de tuyaux de couleur descendaient le long des parois inclinées et disparaissaient dans des orifices arrondis . »

Il rencontre Snaut. L’homme est îvre et paraît cacher un secret. Il finit par avouer la mort de Gibarian, le scientifique qui a fait venir Kris Kelvin. Il tente de le mettre en garde: 

« Si tu voyais quelqu’un d'autre, tu comprends, quelqu'un qui ne serait ni moi, ni Sartorius, tu comprends, alors... »
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Kelvin investit sa chambre qu’il décrit précisément. Et puis ce sont les premiers contacts visuels, à travers le hublot, avec l’Océan qui recouvre la planète, ses crêtes de vagues énormes, les levers et les couchers des deux soleils, le rouge et le bleu, et les reflets écarlates qui remplissent sa chambre...Avant que la nuit tombe « La nuit me regardait, la nuit amorphe, aveugle, immense, sans frontières ».
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Comme un chat qui pense vous faire un cadeau quand il vous apporte une souris dans sa gueule, une des hypothèses formulée sera que l’Océan, cerveau protoplasmatique rangé dans la catégorie Métamorphe, fait des offrandes aux derniers hommes de la station orbitale. Comme s’il avait lu en eux, comme s’il s’était livré à des vivisections psychiques. 

« Généralement, tu es attendu à ton réveil, et il faut pourtant dormir de temps en temps ! »
« L’homme est parti à la découverte d’autres mondes, d’autres civilisations, sans avoir entièrement exploré ses propres abîmes, son labyrinthe de couloirs obscurs et de chambres secrètes, sans avoir percé le mystère des portes qu’il a lui-même condamné. »
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L’histoire de ce classique de la science-fiction est connue puisqu’il a donné deux films. On en sort avec de belles images dans la tête, une mélancolie du bout de l’univers. Lem excelle à rendre le malaise qu’on peut éprouver au contact d’une entité mystérieuse, hors-norme et pourtant totalement pacifique. Le contraste vient de là: les hommes de la station orbitale sont minés par leur psychisme, le retour matérialisé des fantômes de leur vie. Et les fantôme sentent ce malaise, jusqu’à être poussé au suicide, mais les fantômes peuvent-ils mourir ?

Fantastiques descriptions de l’Océan, longuement répertorié et analysé dans la littérature scientifique que compulse Kelvin, et qui a donné naissance à des mots comme mimoïde, longus. L’auteur décrit un organisme en perpétuelle transformation, parfois solide, parfois liquide, non agressif mais rendu dangereux par son imprévisibilité. Feuilleté bitumeux, pellicules, grappes piriformes, grumeaux, cratères, vagues, excroissances, bourgeons, l’océan se dilate, se tuméfie, gargouille, devient phosphorescent, opalescence, abîmes vertigineux...

Ces phases de descriptions et ces mises en abyme dans la littérature du passé forment un contrepoint méditatif au récit tragique de ce qui hante les trois habitants de ce disque d’un rayon de 100 mètres de diamètres. Beau roman de l’attente, du lointain, on en sort puissamment dépaysé. Et on comprend qu’il ait donné envie à des cinéastes. 


« Le soleil rouge avait disparu à l'horizon et l'océan était un désert sombre, moiré de lueurs mourantes, derniers reflets égarés parmi les longues crinières des vagues. Le ciel flamboyait. Des nuages à franges violacées traversaient ce monde rouge et noir, indiciblement lugubre. » p.77







jeudi 4 décembre 2014

Nicolas Duvoux L'autonomie des assistés

Une référence incontournable aussi bien pour l'action que pour la réflexion


Nicolas Duvoux, L’autonomie des assistés (PUF) 2009.

Le sociologue Nicolas Duvoux a fait sa thèse sur ce qu’il nomme « les assistés »: les allocataires du RMI. 
Dans son introduction, il note tout d’abord le retour des « mauvais pauvres » dans l’opinion. La croyance que « Les assistés d’aujourd’hui seraient rendus passifs par l’intervention trop généreuse de l’état ». Il s’agirait d’une rupture de la loyauté citoyenne,il cite Robert Castel qui a étudié le vagabond, le prolétaire. Quelle comparaison établir avec les comités de mendicité de la Révolution, comment traitait-on les pauvres avant, comment les considérait-on ?
Les travailleurs pauvres instrumentalisés par le discours politique

Ces nouveaux pauvres feraient figure de privilégiés par-rapport aux travailleurs pauvres dont le ressentiment est politiquement instrumentalisé. Ce qui marque une rupture avec la Fracture sociale qui a permis l’élection de Jacques Chirac. 

Le RMI est une injonction faite par l’état à l’individu de s’autonomiser. L’assisté doit signer un contrat d’engagement. Quelle est sa carrière morale ? Que pense-t-il ? Comment résiste-t-il à l’incitation de reprise à l’emploi, sachant que dans le monde du travail, l’exigence de flexibilité a été reportée sur les moins qualifiés ? Qu’est-ce-que cela fait de signer un contrat et devenir un « assisté » ? Comment comprendre le coût psychique d’une telle démarche, au point, pour certains, de renoncer à l’allocation ?

Les Rmistes sont différents les uns des autres, il y a ceux dotés de capitaux sociaux qui le vivent mal, les défavorisés qui ont su s’adapter à la situation. 
Dans tous les cas, l’autonomie apparaît comme une fiction qu’on se raconte dans un lien chargé d’affect entre le travailleur social (le référent) et le bénéficiaire. Il analyse également la popularité du mot « bénéficiaire » à l’intérieur du dispositif. 

Il termine sa longue introduction en décrivant le protocole de son enquête, le nombre de personnes rencontrés, le suivi, les lieux et la manière dont il a été reçu au cours de ses entretiens semi-directifs. Ce qu’on retient, c’est un engagement sur une longue durée de l’enquêteur, avec des personnes qui lui font confiance car il est extérieur au dispositif et ne juge pas. 

Le non-recours aux droits est supérieur à la fraude

Nicolas Duvoux montre 3 types de relations que les allocataires du RMI entretiennent avec la norme d'autonomie du contrat d'insertion. 

L’AUTONOMIE INTÉRIORISÉE
Dans « l’autonomie intériorisée », il a affaire à des hommes et des femmes qui vivent le RMI comme une perturbation, comme un passage indésirable, qui sont « tombés » au RMI et qui le vivent comme un déclassement. Ces personnes mieux dotées en capitaux culturels et qui ont conservé des liens sociaux denses considèrent  le RMI comme un droit légitime qui va leur permettre de rebondir. Ils sont dans une logique de forte « désirabilité sociale » et se voient comme des personnes acceptant les normes. 
Les tensions psychiques naissent de cet hypercivisme exprimé lié à un contrat qui est une injonction à l’autonomie. 

« Il y a contradiction entre la volonté de rendre autonome et la confrontation à des expériences et des relations dévalorisantes qui ôtent à l’individu une partie de son estime de soi. On constate un véritable paradoxe: la signature d’un contrat d’insertion est davantage le signe d’une installation dans le dispositif RMI que celui d’une sortie prochaine sur laquelle l’instrument contractuel n’a pas ou peu d’impact. »
Duvoux montre les épisodes dépressifs, la dissimulation de la fragilité, les stratégies pour mettre à distance le stigmate ou l’identité négative de soi-même. Il évoque également le coût psychique chez les travailleurs sociaux de l’exposition à la souffrance, le sentiment d’être démuni (p.85 Lazarus).

Pour en finir avec ce type, je veux opposer ces deux paragraphes qui mettent des mots très juste sur l'écart entre la réalité et une certaine fiction: 

Le portrait du chercheur d’emploi idéal:
p.48 « L'individu flexible, disponible, autonome, entrepreneur de lui-même, polyvalent, ayant des réseaux sociaux denses et diversifiés, capable d'investir ses qualités humaines dans des relations de travail enrichissantes représente l'idéal que les agences de recherche d'emploi, les associations d’aide promeuvent, à travers le dispositif de bilan de compétences approfondis par exemple. Si cet idéal peut fournir un statut de substitution aux cadres en recherche d'emploi indemnisés par des prestations versées par les ASSEDIC, l'intériorisation de ce discours installe les individus très fragilisés socialement dans une tension due au décalage entre les exigences et les ressources objectives dont il dispose.»

Le vécu de l’allocataire: 

« La honte, le développement d’une angoisse permanente et la contrainte matérielle convergent pour limiter les activités et les relations des individus. De fait, leurs relations se réduisant, leurs visées s’amenuisant, les individus perdent tout ou partie de leur volonté de mener leurs projets à terme du fait de leur installation dans le dispositif. » 

L’AUTONOMIE CONTRARIÉE
Pour le deuxième type, l’autonomie contrariée, il dessine la figure d’un assisté qui se trouve plus éloigné de l’emploi. Ces personnes mettent plus en avant leurs difficultés de santé, de transport. Il y a une curieuse relation avec les travailleurs sociaux (p.101) 
« Chacun des deux interlocuteurs doit réprimer ses sentiments profonds - les travailleurs sociaux, leur impatience face à la mauvaise volonté des individus à régler leurs problèmes, les individus leur mécontentement par-rapport au niveau d’une allocation qui ne permet pas de vivre décemment - pour exprimer une vue de la situation qu’il pense acceptable, au moins provisoirement, par l’interlocuteur. »

 « Les individus disent trouver un soutien moral dans l’accompagnement , une occasion d’être écoutés. Par-rapport à cette écoute, pour être conforme au rôle social qui est le leur -celui des bons pauvres- les individus doivent en permanence dramatiser leur inactivité, c’est-à-dire en rendre visible les coûts invisibles (souffrance, culpabilité, incapacité), ce qui suppose, comme Goffman l’a remarqué, des qualités différentes de celles qu’on cherche à rendre manifestes. Ils font preuve d’une grande inventivité pratique et discursive pour justifier de leur incapacité à accomplir les démarches qui devraient leur permettre d’être ou de redevenir autonome. (p.103) »



Le sociologue évoque là aussi la souffrance du travailleur social: p.108
 « La souffrance des travailleurs sociaux n’est pas simplement liée à leur rôle de soupape de la souffrance et de la colère de populations en difficulté et en demandes, mais également à leur incapacité à sanctionner des allocataires qui ne se conforment pas à l’allégeance qu’ils attendent d’eux et qui ne respectent pas les règles du jeu. »

Comme on l’a vu dans le livre d’Isabelle Astier, dès le début du RMI, la personne doit beaucoup parler d’elle, donner son parcours biographique. Nicolas Duvoux parle de la tendance de la société à mettre l’accent sur l’écoute de la souffrance. Il montre aussi que les individus ont profondément intériorisé l’idée qu’ils sont responsables de leur déclin social, sans tenir compte des déterminants sociaux. Mais d’un autre coté, la possibilité d’imputer leur situation à la société leur permet de diminuer l’image négative d’eux-même. 

Le corps est touché. Il cite Vigarello qui a donné une chronologie précise de la dégradation du corps, le bénin se transformant en gravité. (p.116) 
Les personnes ont des stratégies de présentation: on met en scène sa pauvreté, son dénuement, par exemple en portant des vêtements usés. 
Le rapport au temps est différent d’un salarié, ce qu’il appelle « rétrécissement temporel », il en parle à de nombreuses reprises, et là, je me permets une note personnelle, c’est un point clé dans la psychologie d’un assisté. 
Il parle des mères célibataires avec enfants qui ont une familiarité avec les services sociaux. La sécurité apportée par le RMI les met dans une position de loyauté et de soumission. 
Il parle aussi de la « fiction nécessaire » de l’insertion: 

« L’autonomie est la fiction nécessaire de l’insertion. Dans un contexte de suspicion croissante à l’égard des assistés, la mobilisation d’un tissu d’intervenants et de partenaires autour des populations ne peut se justifier que si elle est pilotée par la recherche d’une articulation avec le marché du travail. La légitimation des politiques publiques à destination des populations vulnérables s’appuie donc sur le recours à la notion d’autonomie. Cela a pour effet d’obliger les allocataires, s’il veulent manifester leur adhésion aux attentes institutionnelles, à justifier leurs comportement par-rapport à cette norme.»

Chose qui m’a surpris, le sociologue a aussi rencontré le racisme des « petits blancs », un ressentiment des franges déqualifiées du salariat. Sans doute qu’en présence de l’enquêteur, qui ne juge pas, la parole se libère. 

De son coté, le travailleur social a une fonction essentielle, celle d’éviter de redoubler les jugements négatifs de la société. 

LE REFUS DE LA DÉPENDANCE
Le troisième type, le Refus de la dépendance, décrit les individus les plus marginaux. Une fois encore, on a une perte de la temporalité, les personnes ont l’impression d’être cachées, une tendance à s’auto-exclure, à ressentir une souillure, une identité négative où on ne peut pas mettre à distance le stigmate. Etre inutile, être gênant. Solipsisme de la folie. Stress permanent. La société est associée à une immense entreprise de persécution. Les institutions les gèrent d’une façon presque autonome par-rapport aux autres groupes.  

Il montre bien, à travers l’exemple d’une personne, l’importance de la rumination, les mêmes idées qui reviennent sans cesse et bloquent la personne dans une situation donnée. 
« Guillaume Le Blanc a parfaitement perçu que la rumination était la modalité par laquelle les précaires s’enfonçaient et se perdaient dans un isolement social croissant. » p.176

Il montre dans ce chapitre trois types différents: les refus ascétiques, le refus mystique de l’autonomie et la distance ironique

Dans le premier, le travailleur social a affaire à des personnes qui retournent le stigmate en s’assumant comme profiteurs. Souvent extrêmement soumis, ils revendiquent le RMI comme un dû (motif d’épuisement professionnel dénoncé par les travailleurs sociaux). 

Citations: 
« L’institution est parfois en elle-même le dernier lieu où des individus dépourvus, ayant de grandes difficultés à nouer des relations et à les maintenir, disent avoir une existence. » 188
« Quand l’identité négative est intériorisée, accepter les normes de la société devient impossible: la société doit nécessairement être responsable de leur échec pour que les individus puissent maintenir un tant soi peu d’estime d’eux-mêmes. »
« Les normes de l’amélioration de la vie apparaissent d’autant plus tyranniques et insupportables que les individus n’ont pas à strictement parler les moyens de s’y conformer. » 191

D’ailleurs, dans le deuxième cas, le sociologue est contraint à des hypothèses, car les personnes sont tellement loin de la société qu’elles ne peuvent pas respecter les consignes élémentaires d’un entretien. 
Dernier cas, celui de la distance ironique, il présente l’originalité d’être monté en épingle dans le traitement médiatique alors qu’il ne représente qu’une très faible minorité. Le non-emploi est du temps libre qu’on peut consacrer à l’épanouissement personnel, à se cultiver, on retourne à son profit un temps d’inactivité. Mais le sociologue en a peu rencontré, pas évident d’avouer des comportements déviants et stigmatisés. Ce sont souvent des déçus du travail qui exploitent les incohérences du système avec une indéniable agilité et ont souvent un ascendant sur le travailleur social. Exemple dans le deuxième reportage audio de ce billet.  

Exemples des stéréotypes glanés sur le web, qui ressemblent d'ailleurs beaucoup à des ruminations tellement ils se suivent et se ressemblent. 

Dans sa conclusion générale, Nicolas Duvoux montre les lignes de fracture qui traversent ces populations souvent proches des travailleurs pauvres: 
« Le constat auquel je parviens permet de prolonger l’idée selon laquelle les couches sociales les plus modestes sont les plus hostiles à l’assistanat et les plus promptes à demander des contreparties à ceux qui bénéficient d’une forme ou d’une autre d’assistance publique. Selon moi toutefois, cette ligne de clivage passe à l’intérieur même des populations assistées (…) et annihile toute possibilité de mobilisation collective de ce groupe. »
Les populations vulnérables sont éparpillées, sans idéologie, sans organisation véritable, sans structures, incapables de revendiquer quoi que ce soit, contrairement aux ouvriers d’usine qui avaient les syndicats. 


Ce que j’en pense: Une lecture qui fut un long, long tunnel nécessaire pour mieux comprendre, donner du sens aux choses. Ce billet c'est un peu la lumière au bout du tunnel. Sous le ciel gris de ce mois de décembre. 

samedi 8 novembre 2014

Debout-payé: l'humour du vigile


Gauz     Debout-payé   (Le Nouvel Attila) septembre 2014. 


 Un vrai régal. Ça se lit trop vite. C'est drôle, tendre et vache. Comment être noir, ressentir qu'on fait partie d'une sous-caste de la société et se débarrasser de ce manteau encombrant avec un humour caustique.

Dans ce roman on apprendra à deviner de quel pays viennent les hommes noirs d'après leur façon de s'habiller et leurs accents.
 « Les Congolais modulent, les Camerounais chantonnent, les Sénégalais psalmodient, les Ivoiriens saccadent, les Béninois et les Togolais oscillent, les Maliens petit-nègrisent...».
On apprendra à quoi ressemble le XIè arrondissement arpenté comme des géomètres, les ambiances changeantes des rues de Paris. On saura ce qui se passe et qui vient dans un magasin Camaieu pendant les soldes sous forme d'abécédaire sarcastique, théories loufoques et autres "choses vues". Un éloge des fesses africaines, les cheveux naturels de femme noire « Pour la coiffer de la sorte, il a fallu que pourrisse au minimum une tribu entière de tyrannosaures ».

 On apprendra comment distinguer une femme Bété à bébé blancs et ce que représente le chien pour un Africain, très différent d'un animal de compagnie. On saura pourquoi les bébés finissent toujours par sourire au vigile.
« Le vigile adore les bébés. Peut-être parce que les bébés ne volent pas. Les bébés adorent le vigile. Peut-être parce qu'il ne traîne pas le bébé aux soldes. » 

On partagera avec l'auteur son questionnement sur les tatouages et autres piercings. Et on apprendra pourquoi le roman porte ce titre Debout-payé.

Puis le roman prend une autre dimension avec des voyages dans le passé qui retracent trois destins d'Ivoiriens venus en France et qui s'épauleront de génération en génération: André le médecin, Ferdinand l'entrepreneur sous-traitant les contrats de vigile et enfin Ossiri, sans doute un double de l'auteur, et son ami Kassoum, venu lui du ghetto de Abidjan Le Colosse. Pour se fabriquer une vie meilleure pour certain, par peur de l'ennui pour d'autres.

 Il y aura d'abord la Maman à laquelle pense le vigile pendant qu'il garde les Grands Moulins. La maman a fait des études de sociologie en France avant de retourner en Côte d'Ivoire, elle porte des jeans, les autres l'appellent la Blanche parce qu'elle refuse le pagne. Tout en contemplant une vieille affiche Western Union "Envoyez de l'argent au pays", Ossiri se souvient des théories bien affirmées de sa mère sur la façon dont l'homme noir doit se comporter face à l'asservissement séculaire de l'homme blanc.
Rire et cruauté se mélangent: Gauz parvient à nous faire rire en parlant de la crise vue par un Africain (et d'ailleurs pas besoin de venir d'un pays pauvre, il suffit d'avoir été désocialisé, marginalisé pour comprendre).
 « En pensant à toutes leurs usines, leurs centrales thermiques, leur plastique, leurs voitures, leurs stations à essence, leurs habits, leurs perruques, leurs avions supersoniques, leurs fils de pêche, leurs canapés oranges, leurs télés, etc., les occidentaux, Américains en tête, ont pris peur. Une grande peur. La peur de ne plus avoir de frigidaire à la maison. Une très grande peur. Et comme souvent dans ces cas-là, les sphincters lâchent et boum......La Crise était née. »
Il fait rire en parlant du duel Mitterrand- Giscard et du "monopole du cœur" mais on rit jaune quand ce dernier, élu au moment où on commence à trouver qu'il y a trop d'étrangers en France, invente "une nouvelle race de citoyens: les sans-papiers". On saura pourquoi il est terriblement ironique que le ministre de l'Intérieur se soit appelé Poniatowski.
On saura la vie et les prudences d'un travailleur sans-papier quand il doit prendre le train (description de la "cité-dortoir des Courtilleraies, au Mée-sur-Seine), il nous restera de belles images des Grands Moulins la nuit quand ils sont désertés et que le vigile fait sa ronde, on saura qu'il y a plein de policiers en civil pas discrets du tout sur l'avenue des Champs-Élysées
  « Si cette avenue est la plus belle du monde, le vigile est alors fleuriste-frigoriste-thalassothérapeute chez les Inuits. »
 On saura tout des fragrances d'un magasin Sephora, on verra des femmes voilées du Golfes fraterniser avec des travestis, on apprendra ce qu'est une Tchatcho, et pourquoi certains sacs sont transformés en cages de Faraday portables. Et plein d'autres choses encore.
 Un livre qui donne la pêche, qu'on a envie de prêter, et qui permet de voir l'homme derrière ces dizaines de vigiles noirs que nous avons côtoyés dans nos supermarchés.

mardi 4 novembre 2014

Thomas Ligotti Chants du cauchemar et de la nuit

Chants du cauchemar et de la nuit de Thomas Ligotti  (Dystopia Workshop)
Nouvelles choisies, présentées et traduites de l'anglais (États-Unis) par Anne-Sophie Homassel. 
C'est le billet de Charybde qui m'a donné envie.

 « Tel celui qui a trop bu la nuit d'avant et décide de renoncer définitivement à l'alcool, je me suis juré de ne plus me laisser aller à des lectures étranges. »



Voici le pandémonium de Thomas Ligotti, dérangeant, cérébral avec ses explications alambiquées, sa volonté de donner une assise architecturale aux mondes créés. Ce sont souvent des maisons qui paraissent des abris sûrs, protecteurs, des villes-squelettes en proies à d'étranges transformations où rôdent des silhouettes de Nosferatu entre deux ombres profondes....

Vocabulaire proliférant qui donne vie aux choses inertes, aux paysages, à la météo (saisons en éruption) aux cieux (ciel kaléidoscopique, irisations spectrales), décors foisonnant surchargés de détails, d'architectures souvent branlantes, aux formes bizarres, de guingois, un monde de fin du jour, aux limites brouillées.
Avouons-le, on s'engage presque avec réticence dans chaque nouvelle. Et pourtant, il se produit ensuite ce phénomène dans l'esprit du lecteur: l'envie de relire. 

Pourquoi ? Par sa puissante alchimie sémantique , il crée des visions dans notre tête (un seuil de maison et les enfants d'Halloween, les ombres dans la rue, une chambre sombre et la campagne dans le brouillard alentour, un gouffre dans un champ d'où vient une chose invisible qui réclame son tribut...) et on veut savoir comment il a fait pour nous l'implanter...
Chaque nouvelle est une vision inquiète qui s'enracine dans l'esprit du lecteur, une vision de fleur du mal, on voudrait jeter encore un œil, juste un, pour décoder: cette tranquille maison où un psychiatre, dans le confort douillet de son salon, parle d'un psychopathe aux pouvoirs inquiétants, comprendre comment ce chymiste corrompt par sa logorrhée une droguée ramassée dans un bar. On revisite le mythe du vampire dans L'art perdu du crépuscule où un jeune homme retrouve sans joie sa "famille"
« Je suis un rejeton des morts. Mon nom s'écrit au formol dans le livre des morts. »
Source: http://www.ligotti.net/

Un fantastique intemporel, qui semble mélanger Lovecraft, Borgès, et Poe.
Avec cette tonalité sourde, ce battement de cœur dans la gorge, Ligotti invente sa manière, qu'on appellera désormais "inquiétude ligottienne", si nous y sommes confrontés, dans la vraie vie...
L'auteur : quasi inconnu en France, il serait culte aux USA. D'ailleurs, quand on tape son nom dans Google, on a une grosse majorité de résultats en anglais.
Sa traductrice, Anne-Sylvie Homassel:
« Si Ligotti ne néglige pas complètement les formes traditionnelles du fantastique et de l'horreur (on croisera tout de même chez lui quelques vampires, deux ou trois fous criminels, des assassins d'enfant et des citrouilles de Halloween), ses créations sont pour l'essentiel idiomatiques. Les marionnettes, les pantins (ou les corps vides) abondent, réceptacles de toutes matières, vivantes ou sombres. »
Mise à jour: dans le Monde des Livres du 19 décembre 2014, François Angelier présente le recueil:
«  Ouvrir ce livre, c’est s’aventurer dans les fosses insondables, gravir les escaliers sans fin, vivre une expérience voluptueusement atroce. Son écriture possède le grouillement baroque et la proliférante richesse d’un Bruno Schulz (1892-1942), mais d’un Schulz nourri aux angoisses puritaines et à l’American Gothic. (...) L’Horrible ne pétrifie pas, il libère la voix, ouvre au chant. D’où ces phrases serpentines à l’échine hérissée d’adjectifs et de métaphores contagieuses.  
Chez Ligotti, pas de ces réalités quotidiennes, stables et régulées, auxquelles un prédateur indicible fait soudain un accroc violent, une déchirure par où s’engouffrent monstres et abominations. Non donc une brèche mais plutôt, une submersion lente, une imbibation en profondeur. Son monde est une éponge avide de pomper l’épouvante et d’en restituer le jus noir à la moindre pression, pression qui peut prendre la forme de cauchemars, d’involontaires incantations, de rituels noirs. »

 Producteur et présentateur de l'émission Mauvais genre sur France-culture, il a consacré une émission à l'auteur le 20 décembre: À HUE ET À DIABLE : Sylvie Granotier, Thomas Ligotti, Sheridan Le Fanu
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         Extrait: L'art perdu du crépuscule
Le coucher du soleil était inhabituel. Étant resté toute la journée derrière d'opaques tentures, je ne m'étais pas rendu compte que l'orage menaçait; une grande partie du ciel avait revêtu la couleur exacte de vieilles armures que l'on voit dans les musées. Simultanément, des taches éclatantes livraient bataille pour un fragment de ciel avec l'onyx imminent de la tempête. En-dessous, au-dessus, la lumière et l'obscurité se mélangeaient d'étranges façons. Les ombres et les rayons entraient en fusion, éclaboussant le paysage d'un croquis irréel de ténèbres et de brillances. Nuées éclatantes et noires se pénétraient les unes les autres dans un no man's land céleste. Les arbres d'automne avaient pris l'aspect de sculptures fabriquées en rêve, troncs et branches couleur de plomb et feuilles rouges fer prises dans un moment infini, dont le temps était surnaturellement aboli. Le lac gris, lentement, se hérissait et retombait dans un sommeil de mort, lapant, imbécile, sa jetée de pierres engourdies. Une vision contradictoire et ambivalente, une vapeur tragicomique recouvrant toute chose. Une contrée de parfait crépuscule. p.88.  

jeudi 30 octobre 2014

Le cerveau magicien

Roland Jouvent   Le cerveau magicien (Odile Jacob poches)  9,90 euros, publié en janvier 2013.

Un professeur de psychiatrie à la Pitié-Salpêtrière échappe de peu à la mort en faisant un saut de coté dans une rue de Paris. Le bus klaxonne et passe, l'accident est évité.
Le professeur de psychiatrie nous explique le phénomène dans son cerveau, héritier de milliers d'années d'Évolution, qui lui a permis d'avoir ce réflexe.
Surtout, ne pas réfléchir.
Et ensuite, la peur rétrospective, la frustration, la salve noradrénergique de son hippocampe. Pourquoi il a besoin d'en parler aux autres, avec lui-même, de refaire l'histoire, pour "essorer le souvenir" dit-il. D'ailleurs, dans les cas extrêmes:
« On sait aussi que la stimulation noradrénergique augmente l'encodage mnésique. C'est pour cette raison que les services du Samu donnent des bêta-bloqueurs de la noradrénaline dans les situations de catastrophe, pour diminuer l'encodage mnésique du traumatisme. »
Roland Jouvent va utiliser une métaphore qui va lui servir de fil directeur tout au long du livre, celle du cheval et du cavalier.  Le cheval c'est notre cerveau héritier de l'Évolution darwinienne, depuis l'apparition des neurones il y a 700 millions d'années jusqu'au 2 mètres carrés de structures cérébrales superposées et repliées en plissements successifs dans notre boîte crânienne.
Le cavalier, c'est notre intellect, cette capacité à faire des opérations symboliques: raisonner, anticiper, planifier, associer. Les animaux ne peuvent pas le faire. Ce qui d'ailleurs ne nous empêche pas d'avoir une "connivence limbique" avec eux (voir le chapitre Citations).

Pour introduire son chapitre sur la simulation, le professeur de psychiatrie se souvient de Jean-Claude Killy capable de visualiser et de chronométrer son parcours mental au ski au point de prédire le temps qu'il va faire. Le skieur olympique avait en fait découvert que le penser peut remplacer le faire. Cela est prouvé par l'imagerie cérébrale une vingtaine d'années plus tard.

La simulation, c'est aussi la capacité à nous représenter un événement agréable: une baignade au bord de la mer ou l'anticipation d'un départ en vacance. Les réseaux de neurones pour faire et pour imaginer une action sont les mêmes.

Ensuite, Roland Jouvent va se pencher sur les gens sans envies, sans désirs, du stade de l'anhédonique à celui du déprimé chronique. Puis sur le corps, l'importance de l'imitation et le rôle des neurones miroirs.
Vers la fin du livre, il veut mettre en rapport ce "cerveau magicien"- notre capacité à nous raconter sans cesse des histoires pour habiller le réel- avec les moyens de soigner, de la psychanalyse aux thérapies comportementales et cognitives (TCC). Il raconte une analyse qu'il a mené en tant que psychanalyste, une erreur qu'il a commis avec un patient, et compare les thérapies, les médicaments.

C'est toujours un crève-cœur d'essayer de résumer ce genre de livre, on ne peut pas tout dire des notions complexes que l'auteur rend limpide et on a peur de trahir. De tous les bouquins sur le cerveau que j'ai commenté sur le blog, c'est le plus abordable.  C'est mieux de lire ce livre de manière linéaire mais il est tellement bien découpé qu'on peut revenir vers les dizaines de petits chapitres d'une manière indépendante.

✍ Citations: 
  • « Cela peut paraître trivial ou simpliste, de dire que la compagnie d'un animal domestique repose le cerveau, mais c'est tout à fait exact physiologiquement. Il faut juste ajouter que notre néocortex est moins sollicité  qu'avec les congénères humains: l'échange repose sur une  confraternité limbique. Des études épidémiologiques ont montré que la tension artérielle baisse significativement lorsqu'on possède un animal de compagnie. C'est aussi démontré, et c'est plus surprenant, chez des étudiants mis en présence d'un chien inconnu. » 
  • S'il pleut et que je dis: « Ça tombe bien, je voulais aller au cinéma », je transforme un événement qui s'impose à moi en quelque chose qui m'appartient, comme si je l'avais souhaité, anticipé, presque décidé. Je tenterai de montrer que, souvent, le mécanisme central de la magie cérébrale consiste dans ce commerce subtil entre l'analyse des péripéties du monde et leurs transformation en intentions, en une création de sens. 
  • Pour optimiser cette croissance cérébrale aux plans à la fois anatomique et dynamique, le génie de la Nature a inventé le procédé du plissement (les plicatures et les sillons) . Cette procédure du plissement comporte deux avantages décisifs, une augmentation considérable des surfaces et un raccourcissment des distances. p.22
  • Le bercement, p.34: C'est l'un des exemples les plus significatifs de ce que les Anglo-Saxons appellent l'embodiment: le mécanisme développemental à l'origine du fait que, tout au long de la vie, le sentiment d'être soi, d'être l'agent de ses actions physiques et mentales, sera renforcé, étayé par des sensations corporelles. 
  • L'hippocampe est l'organe principalement impliqué dans la gestion de la mémoire. Le fait qu'une structure aussi importante n'a pas migré vers le néocortex et demeure au seins du système limbique à proximité des ganglions de base est très significatif. Les racines émotionnelles de la mémoire sont restées dans l'animal en nous, au plus près des humeurs et des instincts. p.45
Killy: On dit que le soir dans sa chambre, le futur triple champion olympique chronométrait son parcours mental. Puis il recommençait sa simulation pour essayer de gagner quelques dixièmes de secondes. Le lendemain, il paraît qu'il pouvait prédire avec un écart de moins d'une seconde le temps qu'il mettrait à effectuer un slalom qu'il n'avait encore jamais descendu dans la réalité. Plus de vingt ans avant les scientifiques( Jean Decety et Marc Jeannerod) , Killy avait découvert que l'imagerie mentale motrice était une simulation synchrone de l'action.  p.73
La synchronie entre la simulation et l'action semble altérée chez nombre de patients anxieux. Lorsqu'on demande à un agoraphobe de faire mentalement puis réellement le trajet d'un bout à l'autre d'un couloir d'une quinzaine de mètres, la durée du trajet mental est souvent raccourcie. 

Il n'y a pas d'un coté les réseaux de neurones pour faire et de l'autre des réseaux pour imaginer qu'on fait. Pierre Janet en avait eu l'intuition. En s'interrogeant sur les mécanismes de la volonté, il suggéra qu'« un acte volontaire ne pouvait s'intercaler entre l'idée et le mouvement qui sont toujours indissolublement unis, c'est dans l'idée même, dans le phénomène intellectuel proprement dit, qu'il faut aller chercher. »p.76
Craindre de se gratter les fesses en public (donc de le simuler) est probablement le meilleur moyen de ne pas le faire. La pensée folle n'est pas à l'origine du comportement, elle est une adaptation pour éviter le passage à l'acte. p.84
Analysez en détail le discours d'un pessimiste, vous pourrez remarquer qu'il est sémantiquement restreint et son lexique rudimentaire. Le "ça ne marchera pas" évite l'inventaire du réel, dispense de chercher dans le monde environnant des prétextes à création, des motifs de croire et d'entreprendre. p.135 >>> ça me fait penser à une critique d'un livre: j'avais noté à la fois le pessimisme répétitif de l'auteur et son manque de vocabulaire. 
Avant même de savoir qu'il est lui, le bébé imite la mère. Dans notre laboratoire, Jacqueline Nadel  a montré qu'à 15 minutes de vie, un nouveau-né pouvait imiter sa mère ! Ses vidéos font le tour des conférences spécialisées du monde entier. Surtout, elle a eu le mérite de montrer les capacités néonatales qu'impliquait cette imitation ultraprécoce: reconnaissance de la face humaine versus une non-face, et reconnaissance du mouvement biologique versus non-biologique. Ces premières acquisitions motrices et émotionnelles vont se complexifier vers le deuxième mois, nous le verrons. p.139
Psychanalyse: C'est la découverte de ce type particulier de métacommunication entre deux individus, révélées par la procédure particulière du divan, qui paraît être la découverte scientifique pérenne de Freud.  p.186










jeudi 23 octobre 2014

Les passagers du Roissy-Express

Road movie dans la banlieue française, 1989.

Les passagers du Roissy-Express François Maspero 
Photographies: Anaïk Frantz

C'est le Piéton du Grand Paris qui m'a donné envie de lire ce livre .
Ils auront des ampoules aux pieds, ils seront harassés par les longues marches à travers la banlieue grise et uniforme. Ils descendront à ces stations qui ont pour nom Villepinte, Sevran-Beaudottes, Aulnay-sous-Bois, Blanc-Mesnil, Drancy, Aubervilliers....

A chaque étape, ils chercheront un hôtel pour poser leurs bagages afin d'explorer le territoire. Et pourtant, ils habitent à Paris. Mais ils veulent parcourir la ligne du RER comme si ils étaient en voyage dans un autre pays.
D'où vient l'idée :
«...il avait reçu un appel de Roissy: une amie y était en transit entre deux avions. Elle venait d'un autre continent, et repartait pour un autre continent. Il était allé la retrouver, pour un temps si bref, dans cet espace hors de tout temps et de tout espace réels. (...) 
Et c'était pendant ce retour, grisaille, pluie, abandon, dans le wagon vide des heures creuses, qu'il avait eu soudain, comme une évidence, l'idée de ce voyage, parce qu'il regardait par la fenêtre du RER les formes de la banlieue, yeux malades de solitude sur le paysage mort de l'après-midi d'hiver, parce qu'il regardait cela comme un monde extérieur qu'il aurait traversé derrière le hublot d'un scaphandre. Assez de grands voyages intercontinentaux....»
Ils ? François Maspero, éditeur et écrivain et Anaïk Frantz, photographe précaire et indépendante. Dès le début, on sent  la volonté de s'accrocher à un projet qui leur paraît de plus en plus fou et impossible...Ils ont commencé, ils veulent finir. Le lecteur-marcheur connaît l'errance, le découragement et l'inquiétude mêlée d'incertitude quand on revient sur ses pas, quand on tourne en rond sur le bitume.

Il y a 25 ans,  François Maspero, avec son humour léger, son ironie,  s'y est collé. Il relate en détail tout ce qu'il voit comme s'il savait que les lieux vont changer à vitesse grand V.
Dans la passionnante postface du livre, 4 ans après, il le dit: le décor a beaucoup changé : construction du Stade de France, Eurodisneyland "Il paraît d'ailleurs que ça bat de l'aile, Eurodisneyland" ( et on est en 1993...) Un nouveau Ministre de la ville, et la guerre du Golfe qui donne, selon lui, une nouvelle poussée au racisme qui gangrène la société française.
Ce que j'aime dans le livre: l'attention soutenue, presque pointilleuse, de l'auteur pour les détails, il s'agit de fixer le lieu pour un moment donné, on pourrait penser aux Carnets d'enquête de Zola. Une sorte de croquis urbain par les mots, une quête impossible d'ailleurs, François Maspero court après la mise au propre de ses notes, comment marcher, rencontrer, palabrer, se disputer et écrire en même temps ?
Les photos d'Anaïk Frantz s'accordent très bien au texte, leur noir et blanc donnent une profondeur, un relief, une âpreté supplémentaire aux mots de Maspero. Ils ont fait des rencontres, ils ont photographié ces gens et on ressent la même chose que quand on regarde nos vieilles photos de classe. Que sont-ils devenus ?


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Notes éparses, mots et phrases volées: 

Départ Châtelet Les Halles. Un voyage qui ne tiendrait pas la route. La mauvaise odeur dans le RER, les ingénieurs s'arrachent les cheveux pour trouver son origine.
- Les petits noms des rames: « Depuis une dizaine d'années, les trains du RER portent, selon leur destination, des petits noms de quatre lettres. De A à J, ils vont tous vers le nord; de K à Z, vers le sud. Ou le contraire, je ne me rappelle jamais. »
- La photographe Anaïk Frantz « Il y eut des années où elle ne lui fit pas d'autre signe que de lui envoyer par la poste, de temps en temps, un tirage: des mariniers échoués dans le bras mort de Conflans, des gitans d'Annecy, la vieille épicière au coin de la rue de l'Ouest, comme une page d'un album de famille, pour donner des nouvelles. » 
« Cheminer avec Anaïk dans Paris, c'était toujours, à un moment donné, se faire arrêter au détour d'un trottoir par M.Marcel ou Mlle Louise. Des gens bizarres, la plupart du temps, de ceux qu'on appelle marginaux, asociaux ou même clochards; (...) Trop souvent, ses photos déplaisaient, irritaient : pourquoi photographier ça ? Ça, c'était justement ce monde qu'on a sous les yeux et qu'on ne voit pas: ce monde des frontières, qui, à chacun de nous, fait un peu peur. »
- Description de Roissy: des morceaux d'espace mal collés.
- Inscriptions d'époque: "Mon département s'oxygène" "La rue n'est pas une poubelle" "La propreté ne laisse pas de trace"
- Le vrai problème de la cité des 3000 : la crise de 1973 et dès 1975, Citroën licenciait.
-  Il faut longer la clôture
le vertige du défilé des poids lourds
les zones d'ombres sous les hauts projecteurs
l'hygiaphone            
les joyeux casquettés      
des affiches lacérées à faire crever d'envie Raymond Hains (64)
le sordide passage souterrain carrelé verdâtre
les toits-tentes      
l'immensité muette du parking          
la rangée muette des arrêts d'autobus  
les pavillons neufs
un panneau-annonce électronique sur la place de la mairie

- p.72 l'histoire du sanatorium de Villepinte
- p. 74 le cimetière des animaux
Odeurs de betteraves pourries                    
silhouettes de fermes allongées                                          
les maisons murées de Tremblay Vieux Pays                        
un ruisseau opaque et crapoteux

- p. 83  avant l'écluse de Sevran, Mr Salomon avec son chien Mickey
- p.86 soufflerie d'air glacé    
abribus aux arcades métalliques
    galerie en plexiglas  
lacis de barbouillages sur le plexiglas
quartiers en terrasses, dénivellations, colonnes, passages, grandes cours, rangées d'arcades en béton, façades ocres, roses  
une allée-parking     une haute galerie à l'Italienne

- p.90 deux balayeurs rencontrés, l'un qui vient des Asturies, l'autre maghrébin
- p.91 le Centre d'action social Paul Bert
- (RER) l'heure de l'affluence
bousculade dans les couloirs  
 terre-plein désert
triste banlieue  
dans le train un grand silence fait d'absence et de fatigue
cette sensation de plomb
la sortie en paquets serrés  
la solitude lugubre
- p.94 Le Président Mitterrand a déclaré aujourd'hui qu'il y a encore beaucoup à faire pour lutter contre l'inacceptable pauvreté en France. 
-Sevran     des chemins piétonniers aux formes courbes, villes invisibles, forteresses de Science-Fiction.
- p.101 tags signés : que sont devenus Requin vicieux, Ruse, Cash 1, Foxy Bo, Kurt ?
- Gilles le facteur-géographe    
 - chiens féroces et écumants
Éducation canine du Val d'Ourcq (existe encore? )  
larges bariolages vert et ocre sur fond crème

- Blanc Mesnil
voies en contrebas  
artère à grande circulation
sanisette blanc-mesniloise    
pas un seul tag en ville
succession de restaurants et d'hôtels
quadruple allée de tilleuls

-  avoir des ampoules , avoir mal aux pieds, avancer d'une case et reculer de deux....
- Au Bourget, musée de l'air   une merveille pour François (le lecteur se demande son âge, il est né en 1932, il a 57 ans au moment du livre, il a 82 ans maintenant.)
- 164 Pourquoi des petites cuillers trouées ?
- p.175- 187 les Juifs en France en 1940   Le Peigne, histoire du camp de Drancy
« Ici le temps n'a rien recouvert. Tout est banal, parce que tout a toujours été banal. Aucun effort d'imagination à faire. C'est même rare, dans le décor en continuelle transformation de la banlieue parisienne, une telle permanence. Ce sont toujours les mêmes galeries, les mêmes façades indigentes, les mêmes étroites fenêtres. Toujours cette vague impression d'inachèvement due à la pauvreté du matériau. La cité a changé d'affectation, elle n'a changé ni dans sa forme ni dans quelque chose d'indéfinissable qui doit être sa nature profonde. Visitez-la avec un ancien du camps. Il vous montrera où étaient les chambrées des enfants, les cachots, la baraque de fouille, l'administration juive et le bureau des commandants juifs successifs. Il vous indiquera la cave où fut creusé un tunnel (...) Voici l'endroit précis, pratiquement inchangé par rapport aux photos que l'on a conservées, où se produisait la bousculade à l'arrivée des autobus, quand les gardes mobiles en faisaient descendre leur cargaison humaine. »
-  long pont en béton
un ensemble pavillonnaire
l'uniformité du badigeon gris-clair
molosses hurleurs et abondance des écriteaux dissuasifs                                   une place disposée en forum semée de colonnes de céramiques blanches           des places de parking  
un terrain vague  
l'hôtel de l'Imprévu (existe encore ? )

- p.196 les 4000 bel exemple de stockage humain
- Les notes de François Maspero le lâchent: « Mais ces mots deviennent inconsistants. Ils ne tirent à leur suite que des images confuses, des bruits de conversation décousues. (...) Leur passage à La Courneuve, c'est comme un passage à vide. »
- 202   le café le Courneuvien   "ambiance lugubre de délabrement alcoolique"
Ce moment où la minuterie fait le noir absolu
chambre qui sent le fromage de pied

- 210 Jardins ouvriers à Fort d'Aubervilliers
terre grise caillouteuse : "ils ont envoyé du béton à 35 m de profondeur et ont asséché la nappe souterraine"
Rats de Paris, énormes, qui ont bouffé tous les animaux....

- Un F 2 dans une tour des 800  
Un marginal qui essaie de s'en sortir,  Iménoctal et alcool

- p.225   Aubervilliers la ville dont Laval fut maire pendant 23 ans, sa carrière, son portrait. François Maspero a été l'éditeur de son biographe Fred Kupferman qui avait la passion de l'ironie de l'histoire et décrit un français comme un autre...
- 245 Un éclusier leur dit : les péniches se meurent.
- 253 Rachid Khimoune le sculpteur une cité de béton brut la maladrerie
- 260  Tristesse de la station La Plaine-Voyageurs

-  la suie accumulée  
la trouée de l'autoroute A1
Deux rangées d'immeubles décrépits
un quadrillage de rues aux maisons lépreuses
haut mur surmonté de barbelés
boutiques abandonnées  
la beauté des Capverdiens
la lambada sur une radiocassette  
aller voir le Paris-Moscou de 16h14
- Arcueil, description hallucinée:  
 « Pour gagner à pied Le Relais bleu, il faut passer sous l'autoroute, à l'endroit même où les deux branches, venues l'une de la porte d'Italie et l'autre de la porte d'Orléans se rejoignent. C'est un passage fait de rampes, d'escaliers et de tunnels déserts où stagnent des flaques d'urine, ponctué de sculptures abstraites faites de ciment et de pots cassés dans des sortes de jardinets de cailloux: la négation totale de toute humanité, le bout de l'horreur, une horreur mesquine, la plus angoissante solitude qu'ils aient connue depuis le début de leur voyage, la mort grise et nue, la mort sans grandiloquence qui rôde au coin du couloir, tandis qu'au dessus, dans un autre monde, hurle l'habituel vacarme du trafic de quatre pistes et de dix-huit voies. »
- 275 François fait une découverte culinaire, le filet de saumon à l'oseille dont l'extérieur est chaud et dont l'intérieur est resté surgelé...
- 304 Les belles dames de Sceaux viennent faire leurs courses rue Houdan en 4 X 4. C'est la mode. Après tout, Sceaux c'est la campagne, presque la montagne. 
- 307 « Il n'empêche, dit Anaïk. Un pays où l'on aime tant les chiens et où l'on déteste tant les étrangers, tu ne m'ôteras pas de l'idée que c'est un pays qui ne tourne pas rond. »
- 314   Se faire engueuler par un flic parce qu'on se promène avec un appareil photo aussi visible....

Et enfin ...Traversée de rues désertes dans la nuit tombante, des ensembles pavillonnaires sans fin, le défilé des tags infâmes bombés sur le moindre coin de ciment vierge...L'usure des jours, la fatigue des marches....








dimanche 12 octobre 2014

L'Ange gardien de Jérôme Leroy, la mélancolie du vieux tueur

    Jérôme Leroy L'Ange-gardien    (série noire Gallimard) publié en septembre 2014. 



On est pas loin du polar parfait, on dirait...


Je ne connaissais pas Jérôme Leroy avant que ces deux billets de blogs n'attirent  mon attention sur lui :
   ***note-de-lecture-lange-gardien-jerome-leroy
   *** Le Bloc Jérôme Leroy



L'histoire: on veut tuer Berthet, vieux membre de l'Unité, une organisation occulte.
« Un agent de l'Unité est un fantôme qui travaille pour des fantômes.» 
C'est une mauvaise idée de vouloir tuer Berthet, car il est très expérimenté. C'est  un tueur. Il n'a jamais craqué quand l'organisation lui a proposé de tuer un "lambda". Ce qui rachète sa vie amorale, c'est sa passion platonique, à distance, pour Kardiatou Diop, devenue Secrétaire d'état black d'un gouvernement qui bat des records d'impopularité.

Le quatrième de couverture en dit presque trop. Le plaisir vient de la découverte du roman au fil de la narration et de ses trois points de vue successifs, avec trois personnages qui vont se croiser.

On se retrouve avec un roman de genre qui fusionnerait Mortelle randonnée de Marc Behm, La position du tireur couché de Manchette et un Jonquet avec ses références à la société actuelle.

C'est un polar incroyablement en phase avec la France d'aujourd'hui. Je repense à l'édito de Maurice Szafran du Magazine littéraire de ce mois-ci qui se plaint que les livres et leurs auteurs ne nous parlent guère de la  France
 « ...pourquoi nos « grands » romanciers s'abstiennent-ils soigneusement de s'attaquer aux maux, douleurs, fractures ou non-dits de la société française, de les triturer, de les raconter, de les mettre en perspective et en pièces...»  
Mais monsieur Szafran, il faut lire Jérôme Leroy (et le polar en général) qui parle politique, racisme, extrême-droite, élites incapables de se renouveler. Et tout cela, en évitant tout manichéisme, tout droitisme, tout gauchisme, dénonçant les dérives populistes, mais sans diaboliser l'extrême-droite. Cette façon de se tenir sur une ligne de crête étroite est peut-être le véritable tour de force du roman. Son seul défaut pourrait être  de coller trop près à l'actualité des dernières années, il y a beaucoup de personnages à clés, mais je crois qu'on peut lire le roman sans rien savoir. Et avec plein de scènes d'action.

Pour me souvenir, dans ce roman, il y a : 
- des tueurs qui se mettent d'accord à propos de la laideur du formica rouge
- des tueurs qui relâchent la pression d'une mission délicate en s'octroyant une partie à trois avec une femme ressemblant à France Dougnac...
- Des écrivains embauchés par l'extrême-droite pour rendre ses idées présentables...
- Un mr Losey en éminence grise mr monsieur bientôt dépassé qui adore la choucroute
- Un tueur épris de poésie et de Lisbonne qui se dit non je ne peux pas tuer un lecteur de Michaux...
« Berthet se comporte avec la poésie comme avec les armes ou les substances dangereuses. Varier les endroits où se procurer le matériel, ne pas dépendre d'une seule source d'approvisionnement.»
 - Un homme qui se dit que les femmes seules ne sont fréquentables que dans les librairies désertes.
- Un tueur qui protège une secrétaire d'État noire qui ressemble physiquement à Rama Yade, mais pourrait être aussi Najat Vallaut Belkacem ou Christiane Taubira quand on se souvient des attaques qui les ont visées:
« Et Kardiatou, jeune, belle, intelligente, venue des quartiers, est le cauchemar à la mode du petit Blanc paupérisé qui vote pour le Bloc Patriotique de Dorgelles, pour les néoréacs qui trustent les médias à la faveur d'une crise économique qui rend tout le monde à moitié dingue.
Et depuis que le petit Blanc, le retraité poujadiste, la punaise de sacristie négrophobe, l'imam intégriste que la musulmane athée Kardiatou Diop si éminemment sexuelle rend fou, bref, depuis que toutes ces blattes dysorthographiques ont appris à se servir d'un clavier et se croient en même temps autorisées, derrière leur anonymat, à proférer des saloperies qui feraient passer le Ku Klux Klan pour un groupe de centristes sociaux, Berthet redouble d'attention. C'est fou, ce que ça donne de boulot à Berthet qui, dès qu'il s'agit de Kardiatou, ne prend rien à la légère. »
 
Voilà, ce n'est que le début du roman, le premier point de vue. Ensuite, on nous fait les présentation avec l'écrivain Joubert, pas très en forme, qui, jadis, a lui aussi connu Kardiatou. Et puis le dernier point de vue, dont on ne saura pas le nom il me semble, qui nous racontera la fin de l'histoire, aux premières loges pour les scènes chocs...
A la fin, les événements  feront que tout le pays se remettra à lire l'histoire de France depuis soixante ans avec un autre regard.
Une belle découverte.

jeudi 9 octobre 2014

Modiano prix Nobel, ça fait drôle !

17 ans, le premier Modiano

En général je ne surfe pas sur l'actualité (faux-cul !!) mais là, ça fait tout drôle.
En ouvrant les actualités sur internet, j'apprends que Patrick Modiano a eu le Prix Nobel.
Mes deux billets sur l'auteur:

  1. L'Herbe des nuits   ( avec un peu d'ironie tout de même vers le milieu du billet)
  2. Dimanche d'août (une relecture, en août 2013)


Sentiment bizarre: c'est comme si votre voisin d'en face, cet homme pas très bavard qu'on salue tous les jours, était tout d'un coup honoré, élu, changeait de dimension pour devenir quelqu'un d'autre. Ça dit bien l'étrange familiarité qui peut se développer entre un lecteur et un auteur dont on a quasiment tout lu. Les romans de Modiano ont la brièveté de ceux de Simenon, le même sens de l'atmosphère, sans l'atmosphère glauque des romans durs.

En effet, Modiano, c'est agréable à lire. Et on ne va pas bouder son plaisir. Je crois que cela explique cette curieuse unanimité au-moment de l'annonce de son prix, la grande récompense inattendue. Chacun a son Modiano, et on sent l'envie de prendre une part à ce succès ou de moquer son excès (quelques persiflages sur Twitter, vite balayés par d'autres persiflages...)

Mise à jour : je suis en train de lire L'ange gardien (billet suivant) de Jérôme Leroy et sur son blog, je tombe sur ce billet Le Nobel ne s'est pas perdu dans le quartier et je lui pique cette phrase qui dit tout du plaisir de le lire: « Modiano va bien avec la mélancolie d’un dimanche d’automne au goût de noix et de chinon quand on interrompt sa lecture seulement pour jeter un œil par la fenêtre sur une avenue déserte bordée d’immeubles Haussmann avec les feuilles des peupliers qui  commencent à tomber dans les contre-allées. »

Je ressors un vieux cahier où je notais au stylo bille les livres lus. Le premier de Modiano, c'est La Place de l'étoile, en 1990. Ensuite, viennent Les Boulevards de ceinture et d'autres, tout au long de ces années formatrices pour un lecteur.
Si vous n'avez jamais lu Modiano, conseils en vrac:
Voyage de noce, un roman lu et relu, qui me hante.
Idem, De si braves garçons.
L'émotion à fleur de peau: Dora Bruder.
 Julien Gracq disait de Villa triste (En lisant, en écrivant (1991)):
« Jardins publics de Vevey, de Montreux, au bord du Léman, leurs bancs de peinture blanche si proprets sur l'herbe verte, leurs grappes de retraités, assis les coudes aux genoux, si immobilesqu'ils semblent déjà tenir leur obole entre leurs dents, la noria lente des vieux petits vapeurs à aubes, aux couleurs d'ambulance, qui sans trêve, à chaque embarcadère, passent silencieusement charger des ombres. J'ai retrouvé dans un bref récit de Patrick Modiano, qui s'intitule Villa Triste, ce climat recueilli et paisible de deuil blanc- ces mails frais râtissés chaque matin de leurs feuilles mortes, ces tilleuls, ces hôtels en crème fouettée: Bellerive ou Beaurivage, au ras de l'eau plate contre le mur glauque de la montagne, ces bourgades thermales fantômes de l'automne où les passants semblent à la fois plus légers et moins bruyants qu'ailleurs. Et c'est un beau livre. »
Rares sont les auteurs contemporains français à avoir bénéficié de l'admiration de l'ermite de St Florent Le Vieil...


- Blog sur Modiano: le Réseau Modiano

Prix Nobel, quel intérêt ? Pour nous, francophones convaincu, aucun. Mais ce prix va faire découvrir Modiano, écrivain très français, hanté par Paris et l'Occupation, et son enfance, aux lecteurs étrangers. Voici ce qu'en dit Brian A. Oard, blogueur littéraire américain:
Succédant à Le Clezio: le prix Nobel 2014 de littérature.
Ce matin, l'Académie Suédoise a donné le prix Nobel de littérature à l'écrivain français Patrick Modiano, un auteur reconnu en France et très peu lu en dehors. Seule une poignée de ses livres est disponible en anglais, donc cette récompense va avoir le résultat très positif d'encourager les éditeurs à le traduire. Je n'ai jamais lu Modiano, mais les commentaires sur son oeuvre m'ont intrigué et je me prépare à une bonne surprise. 
Bien sûr, d'une certaine manière, ce n'est pas un choix audacieux ou subversif, mais cela n'a jamais été le but du Nobel...

mardi 7 octobre 2014

Jean Dubuffet, colloque 1991



 Conférences et colloques. Galerie nationale du Jeu de Paume, 1992

Ce colloque fut organisé à la clôture de l'exposition "Jean Dubuffet, les dernières années", qui a attiré plus de 100 000 visiteurs au cours de l'été 1991.
C'est un livret de 110 pages divisé en trois parties:

  1. Dubuffet, écrits et écrivains
  2. Dubuffet et l'histoire de l'art
  3. Les dernières années

Il compte 15 articles. Le plus intéressant dans ce fascicule, c'est qu'il se situe quelques années après la mort du peintre, les gens présents l'ont souvent connu ou ont communiqué avec lui.
Florilège :
Michel Ragon :   Jean Dubuffet, sa relation aux écrivains libertaires. 
L'article commence par les lectures de Jean Dubuffet, un livre par semaine environ. Dans deux cahiers quadrillés, 263 livres sont annotés, commentés, entre 1980 et 1985.
A propos du Rivage des Syrtes: "lu 25 pages et abandonné"
De Tropismes de Nathalie Sarraute: "plat, oiseux, dénué de saveur".

Les auteurs qui retiennent le plus son attention (à la fin de sa vie) sont René Ehni, Milan Kundera, Leonardo Sciascia, Robert Walser, Kenneth White. Pour les classiques, Dickens est placé au-dessus de tout, mais il lit beaucoup Balzac, Cervantès et ne se lassera jamais de relire Cingria et Vialatte.

La seule grande admiration de Dubuffet, poursuivie jusqu'à la fin de sa vie, est une oeuvre écrite: celle de Louis-Ferdinand Céline.
« Dans la bibliothèque de Dubuffet, tout Céline, sous la couverture blanche de Gallimard.(...) On voit dans ses notes de lecture qu'il a relu Mort à crédit et Nord en 1982,qu'en 1984 il relit Mort à crédit et qu'en mai 1985, quelques jours avant sa mort, il reprend Nord, qu'il aime tant. »
Michel Ragon raconte les rapports entre les deux hommes, la relation inégalitaire
"Dubuffet se dépensa beaucoup pour Céline qui ne le paya guère en retour. Mais il excusait Céline, disant qu'il était encore plus hargneux que lui: " Qu'est-ce qu'il tient, lui, comme hargneux !"
Puis il parle des rencontres de Dubuffet avec Ludovic Massé, Henry Poulaille et de ses lectures d'écrivains anarchistes comme Max Stirner, des références à Pisarev, théoricien du nihilisme russe, à Bakounine.
Michel Ragon :
« Anarchiste individualiste, Dubuffet l'est sans aucun doute. N'a-t-il pas fait l'éloge de ce qu'il appelle "la sédition, la regimbe, la tête de cochon"? N'a-t-il pas toujours avoué son athéisme, son antimilitarisme, son antipatriotisme, sa haine de l'État policier ? N'a-t-il pas toujours prôné la subversion et l'objection ? »
Dubuffet a hésité entre la peinture et la littérature. Mais il finit par rejeter le langage comme "mauvais instrument":
 « Comme instrument de communication, il ne livre à la pensée qu'un cadavre; ce qu'est le mâchefer au feu. Et, comme instrument à penser, il alourdit le fluide, il le dénature. Je crois que la peinture, plus concrète que les mots écrits, est un instrument bien plus riche qu'eux pour communiquer la pensée et pour l'élaborer. »             

Dubuffet et Chaissac, de Didier Semin. On a déjà vu les rapports curieux entre les deux peintres dans ce billet.
« Le destin différent des deux artistes, le caractère passionnel des attachements à Chaissac, ont conduit souvent à imaginer Chaissac comme l'acteur malheureux d'une aventure écrite par Dubuffet: Dubuffet prêche pour les granges et les bistrots, mais c'est Chaissac qui accroche sous le préau des école - Dubuffet expose chez Pierre Matisse. »
Chaissac écrit une sorte de poème en prose où il voit en rêve Dubuffet dans la rue Vaugirard rebaptisée rue Dubuffet acheter une plaque de goudron dégoulinant...
De son coté , Dubuffet n'affronte jamais en face son confrère moins bien loti et lui réplique avec une ironie cruelle:
« Cette publication va procurer à tes travaux attentions et acheteurs, ce qui est d'un coté bien souhaitable, bien que ta position d'artiste pur comme un cristal et n'ayant jamais trempé le bout du doigt dans l'affreux commerce des productions d'art ni dans le plus affreux encore marécage des titres et honneurs , gloires et compétitions, soit peut-être en définitive plus précieuse qu'aucune autre position (...) La gloire posthume, voilà ce qui est à la rigueur souhaitable. Pas de gloire du tou, ni anthume ni posthume, c'est sans doute ce qu'un homme lucide doit vouloir. »
Si, pour le maladif et pauvre Chaissac, Dubuffet apparaît comme un artiste "en vue" et intégré socialement, reconnu par le milieu, Alan Bowness, dans son article Dubuffet et l'Angleterre, tempère cette célébrité en expliquant que Dubuffet se heurte à une hostilité quasi générale. Son marchand était Pierre Matisse à New York et, de 1947 à 1959, Dubuffet n'a montré ses créations récentes que dans cette galerie, et nulle part ailleurs.
A Londres , une exposition rétrospective en 1958 est un grand succès, tout est vendu, et Dubuffet influence l'art anglais " les artistes étaient au comble de l'excitation, ils le tenaient enfin, cet artiste majeur venant de Paris. " Après la guerre, son art prouve qu'on peut repartir de zéro comme si l'histoire de l'art n'avait pas existé.
 
 « Mais il fallait pour ce faire regarder l'art des enfants, celui des amateurs, des naïfs et même des malades mentaux et imiter leurs techniques; les graffitis, les gribouillages, les taches, les éclaboussures, les pâtes de peinture. »
Puis Bowness cite des artistes anglais influencés par Dubuffet: Turnbull, Paolozzi, peu connus en France.

Une table ronde constitue le quatrième article le plus intéressant car elle compte des amis et des fidèles de Jean Dubuffet: Noël Arnaud, Charles-André Chenu, Armande de Trentinian, Geneviève Bonnefoi, Alfred Pacquement et Valère Novarina.  

On apprend que, pour Chenu, les Texturologies sont quelque chose de taoïste, une sorte d'art de l'aléatoire. Avant d'être peintre, Dubuffet a étudié la calligraphie, on raconte qu'il allait place de la Concorde avec son petit tabouret pour étudier l'Obélisque.
Il y a avait toujours chez lui l'envie trouble d'être incompris. L'adhésion d'un vaste public l'incommodait car il aimait la contestation. Au point de reprendre dans son catalogue raisonné les injures faites à son oeuvre et les coupures de presse les plus dénigrantes.
Sur ses rapports avec Chaissac, ils disent qu'au fond il admirait grandement Chaissac d'avoir résisté au monde de l'art. Il a été affecté par les rumeurs sur leurs rapport alors qu'il a recopié à la main les lettres de Chaissac pour Hippobosque au bocage.
Daniel Abadie:
« (Ça) n'a jamais été un problème entre Chaissac et Dubuffet, mais un problème entre la veuve de Chaissac et Dubuffet. Camille Chaissac a ressenti très douloureusement la non-reconnaissance économique et sociale de Chaissac par-rapport à la reconnaissance spectaculaire dont bénéficiait Dubuffet. Elle a eu l'impression que Dubuffet en était responsable et en a conçu de l'amertume. Ce clivage a été amplifié par les clans amicaux...»

Anecdotique: quels étaient les rapports entre Dubuffet et le fameux faussaire Fernand Legros ? On a retrouvé son nom dans la correspondance de Dubuffet.  Ont-ils conclu un accord ?
Un petit bouquin vite lu qui permet de compléter le puzzle Dubuffet en attendant de s'atteler à la grosse biographie qui m'attend dans ma pile de livres à lire. Faut-il évoquer les travers gênants du peintre, qui n'ajoutent rien à la compréhension de l'oeuvre ? En effet, plus haut, j'ai censuré une phrase « L'école des cadavres a été si souvent relue que le livre est en miettes. » et j'ai mis trois petits points entre parenthèse. C'est une autre époque, mais il faut savoir, ne pas mettre sur un piédestal.