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jeudi 27 mars 2014

Michel Houellebecq Poésies

Michel Houellebecq  POÉSIES (J'ai lu) publié en 2000. 
Ça devrait m'éviter de crever mon oeil droit

Bien sûr, il y a des mots qui ne sont là que pour la rime, bien sûr, il y a du foutage de gueule, un petit air narquois. Mais ce que j'aime, c'est l'atmosphère: urbaine, grise et triste. La tristesse montée en épingle, valorisée. Et surtout, il y a un second degré dans cette lucidité au fer blanc qui rend souvent ses descriptions hilarantes.
On a beau ne pas vivre,on prend quand même de l'âge.
Vocabulaire épuré: le jour, la nuit, la ville, les autobus, la rumeur des échanges sociaux, le métro aérien, la reproduction, le double des clés, les parkings souterrains, ces êtres humains toujours renouvelés et l'agonie, les eaux minérales, les HLM, les cadres dont la fonction est de consommer.
 Le poète solitaire ne sent pas à sa place au-milieu de tous ces gens raisonnables et soumis, il casse l'ambiance.
Dans le métro à peu près vide
Rempli de gens semi-gazeux
Je m'amuse à des jeux stupides, 
Mais potentiellement dangereux.

On dirait le film d'anticipation d'une civilisation vouée à sa perte, à une apocalypse à venir. Les rues sont sales, les gens sont sinistres, la fin du monde est proche. Dans l'appartement, il y a une forme tapie dans l'ombre...Et on retient un fou rire nerveux. Ou une crise de larme.

Sur mon agenda de demain,
J'avais inscrit: «Liquide vaisselle»; 
Je suis pourtant un être humain: 
Promotion sur les sacs-poubelles !

A tout instant ma vie bascule
Dans l'hypermarché Continent
Je m'élance et puis je recule,
Séduit par les conditionnements. 

Le poète est spectateur de sa vie, il regarde le monde comme à travers une vitre transparente, sale et embuée par son souffle court. Les gens ont l'air de s'amuser, ils baisent. Heureusement, il y les cigarettes, et les médicaments.

J'ai peur de tous ces gens raisonnables et soumis
Qui voudraient me priver de mes amphétamines, 
Pourquoi vouloir m'ôter mes dernières amies ?
Mon corps est fatigué et ma vie presque en ruine. 

Et les chiens. Un caniche: «...son perpétuel état d'enfance est un régal pour les yeux. »

C'est une prose rimée répétitive, une rengaine où les mêmes mots reviennent, les cadavres, le corps pourrissant, la mort, les murs de la ville, l'absurdité de l'existence. Un monde émerge. Revues échangistes, saunas naturistes.
L'arrière-cour du salon de massage donne sur un terrain vague où le croque-mort Houellebecq vous attend, la bêche à la main. Des sacs plastiques Prisunic flottent, gonflés par le vent nocturne.

Bref, Michel H. nous livre une poésie naïve, morbide et terriblement inspirante. C'est inégal, on ne peut pas dire que cette prose rimée et cadencée soit de la grande poésie. Ça ressemble aux dessins de sang et de haine d'un ado mal dans sa peau, à l'écart de ses camarades et des rituels de son âge, qui ressasse son mal-être dans la marge de ses cahiers d'écolier. C'est paradoxal, j'aime beaucoup la relative médiocrité de cette sous-poésie, une prose poétique du pauvre qui met le doigt sur la plaie purulente.

Le J'ai lu de 317 pages rassemble trois recueil de poésie: Le Sens du combat, La Poursuite du bonheur et Renaissance.

 La Poursuite du bonheur est, à mon avis, nettement supérieur aux deux autres. Les quatrains sont bien calibrés, la forme est mieux structurée et c'est comme si cela lui permettait de mieux exprimer ses visions. Dans ce recueil, le monde va à sa fin, la civilisation se termine, les villes se taisent.... Le poète semble apprécier ce calme post-apocalypse. Cette partie comprend des "classiques" de Houellebecq. Mes préférés. Quand on lit "Non réconcilié", on pense aux microfictions de Jauffret. Pourquoi est-ce réconfortant de lire ça ? Comment dire le réconfort des pessimistes, des lucides ?
Houellebecq a fait de son déséspoir une victoire littéraire.
A la fin, l'écrivain se verse un peu d'eau, il est seul dans le noir, il marche au hasard. Malgré une fin de vie solitaire, il admet, presque à regret, qu'il a connu des "moments parfaits".
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Monde extérieur (1992)

Il y a quelque chose de mort au fond de moi,
Une vague nécrose une absence de joie
Je transporte avec moi une parcelle d’hiver,
Au milieu de Paris je vis comme au désert.

Dans la journée je sors acheter de la bière,
Dans le supermarché il y a quelques vieillards
J’évite facilement leur absence de regard
Et je n’ai guère envie de parler aux caissières.

Je n’en veux pas à ceux qui m’ont trouvé morbide,
J’ai toujours eu le don de casser les ambiances
Je n’ai à partager que de vagues souffrances
Des regrets, des échecs, une expérience du vide.

Rien n’interrompt jamais le rêve solitaire
Qui me tient lieu de vie et de destin probable,
D’après les médecins je suis le seul coupable.

C’est vrai j’ai un peu honte, et je devrais me taire ;
J’observe tristement l’écoulement des heures ;
Les saisons se succèdent dans le monde extérieur.


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