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samedi 31 mai 2014

Perec explore l'espace

ce que nous appelons quotidienneté n'est pas évidence, mais opacité: une forme de cécité, une manière d'anésthésie. 

Georges Perec  Espèces d'espaces  (Galilée), 185 pages, 1974.

Tiens, et si, comme Georges Perec, on faisait le compte des espaces traversés dans une journée ? Car « Vivre, c'est passer d'un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner. »

 Pourquoi l'espace ? Il nous préoccupe beaucoup moins que le temps, semble-t-il, puisque :
« L'espace semble être, ou plus apprivoisé, ou plus inoffensif, que le temps: on rencontre partout des gens qui ont des montres, et très rarement des gens qui ont des boussoles. » p.164
Ce qui rend Perec original, c'est la manière dont il questionne le quotidien, le banal - des gens avec une montre, parce que, sous-entendu, il y aurait, avec le temps, une menace, qui n'existerait pas avec l'espace. D'un seul coup, des perspectives vertigineuses, des portes s'ouvrent dans notre esprit: et si nous vivions dans un monde où la boussole remplace la montre...

Il commence par l'espace de la page « Il y a peu d’événements qui ne laissent au moins une trace écrite ». Il continue par le lit, ce qu'il pense de son lit, ce qu'il y  fait (le vice de la lecture), ce qu'il aime dans son lit, les banalités autour du lit
 ( On passe un tiers de son temps dans son lit).

Puis, c'est la chambre, il se souvient de toute celles où il a dormi.
« L'espace ressuscité de la chambre suffit à ranimer, à ramener, à raviver les souvenirs les plus fugaces, les plus anodins comme les plus essentiels. »
Il se demande comment classer toutes ces chambres où il a dormi, il propose une typologie (p.48). Puis il digresse, sa méditation est libre, il appelle ça "petite pensée placide", exemple:
« N'importe quel propriétaire de chat vous dira avec raison que les chats habitent les maisons beaucoup mieux que les hommes. » 
L'appartement questionne le fonctionnel. Il repense à une vieille voisine qui ne sortait plus de chez elle, séquence émotion avec cette vision crépusculaire.
Découpage scénaristiques des tranches horaires... Dans ce chapitre, Georges Perec parvient à placer le mot nycthéméral. Et il invente les mots "gustatoir" et "auditorium". Et si nous avions une pièce pour le lundi, une pour le mardi...L'humour constant est source d'idées.
...la rue est ce qui sépare les maisons les unes des autres...

En principe, les rues n'appartiennent à personne. L'auteur décrit tout ce qu'il y a dans les rues comme si nous ne savions pas ce qu'est une rue. Il imagine la transformation de la rue, il essaye de voir ce qui est invisible, les infrastructures sous le bitume, le passé géologique.

Sa ville, c'est Paris. Et quand on est un piéton de Paris, on se reconnaît évidemment dans ce qu'il écrit. Se souvenir que la capitale s'est bâtie autour de sept collines. Il déclare sa flamme à sa ville.

J'aime certaines lumières...
« J'aime marcher dans Paris. Parfois pendant tout un après-midi, sans but précis, pas vraiment au hasard, ni à l'aventure, mais en essayant de me laisser porter. (...) J'aime ma ville, mais je ne saurais dire exactement ce que j'y aime. Je ne pense pas que ce soit l'odeur. Je suis trop habitué aux monuments pour avoir envie de les regarder. J'aime certaines lumières, quelques ponts, des terrasses de café. J'aime beaucoup passer dans un endroit que je n'ai pas vu depuis longtemps. » p.124
Perec se pose des questions que les autres ne se posent pas. Ensuite, il énumère sans se soucier d'épuiser le sujet. Espèces d'espaces fonctionne comme un catalogue de propositions qu'il se fait à lui-même. Ça n'a l'air de rien, mais derrière chaque phrase il y un livre possible.
Cahier des charges de La vie, mode d'emploi

Exemple, quand il examine l'espace de l'Immeuble, c'est un projet de roman, qui fera 400 pages. Nous sommes en 1974, La Vie, mode d'emploi, sortira 4 ans plus tard. Et, page 100, quand il s'occupe de la rue, cela donnera Tentative d'épuisement d'un lieu parisien (expérience d'octobre 1974, mais parue chez Christian Bourgois en 1983).
« Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique. (...) Noter ce que l'on voit. (...) Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne. »

En résumé, Perec transforme ses remue-méninges (ou brainstorming) en un livre conceptuel qui recèle plein de richesses cachées. Et surtout, on a envie de lui dire merci pour sa générosité de nous fournir tant et tant d'idées.

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