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jeudi 26 juin 2014

Pourquoi travaillons-nous ?


Philosophie
Dominique Méda  Le travail, une valeur en voie de disparition ?
385 pages, 8,20 euros(Champ-Flammarion)

ÉNERGIES UTOPIQUES
 J'ai l'impression d'avoir fait un grand voyage dans la stratosphère des idées où des têtes de penseurs au-milieu des nuages devisent sur le devenir de l'homme en société. La philosophe Dominique Méda était étonnée de la place que le travail tient dans nos vies et nos systèmes de production qui épuisent la nature. Au point que « nous ayons inventé de toutes pièces et conservé une catégorie spécifique, celle de chômage, qui ne signifie rien d'autre sinon que le travail est la norme et l'ordre de nos sociétés...» (p.317).

« Il est chargé de toutes les énergies utopiques qui se sont fixées sur lui au long des 2 siècles passés ». Grâce à ce livre, on comprend à quel point les idées font agir les hommes. Et elles ont d'autant plus de force quand elles prennent racine dans les changements de civilisation.

Dans sa préface de 2010, Dominique Méda revient sur le "scandale" provoqué par son livre lors de sa parution en 1995, les malentendus et les désaccords. Elle a rajouté un point d'interrogation à son titre. Si on voulait mieux coller au contenu du livre, on lui donnerait le titre philosophique de « Généalogie de la valeur travail», mais c'est beaucoup moins vendeur... Et un peu de provoc, ça ne fait pas de mal...

L'auteur commence par souligner un paradoxe : la multiplication des discours qui valorisent l'utilité sociale du travail au-moment où celui-ci se raréfie. Ces idées sont réactualisées au-moment où la crise frappe de plein fouet : le travail est nécessaire à l'homme pour vivre en société, pour développer des compétences sociales, se sentir utile à la société.

Ces discours représentent-ils la réalité ?
« J'appelle ces pensées "légitimation des sociétés fondées sur le travail": leur caractéristique est d'apparaître à un moment particulier de notre histoire, celui où le développement du chômage menace le fondement même de nos sociétés et joue comme révélateur de la fragilité de celui-ci, et où une partie de la société fait effort pour mettre au jour ce qui était resté jusque-là largement impensé et inexprimé, c'est-à-dire le rôle décisif du travail. »
La philosophe veut résoudre cette énigme: comment en sommes-nous venus à considérer le travail et la production comme le centre de notre vie individuelle et sociale ? Elle invite le lecteur à une analyse des discours et des représentations...

VOYAGES DANS LE TEMPS
Elle remonte donc dans le temps. Avec nos critères, nous imaginons que, pour le primitif, la lutte pour la survie occupe tout son temps. Il n'en serait rien. Ses besoins naturels sont limités, il produit assez pour lui-même, ne ressentant pas le besoin de produire plus pour échanger.

Puis elle étudie la civilisation grecque, là où la démocratie s'est inventée. Ce sont des idées très différentes des nôtres: la pensée est valorisée, elle-seule peut nous soustraire à l'action du temps. L'activité éthique et politique est mise tout en haut car elle est au service de la cité, et l'homme doit être libre d'exercer au mieux toutes ses facultés. Tout ce qui est fait par nécessité est méprisé, le travail est une tâche dégradante, nullement valorisée. On bénéficie d'une main d'oeuvre servile et gratuite: celle des esclaves.
« La sphère de la consommation et des besoins matériels a une place limitée parce que, pour les Grecs, les besoins sont limités: non pas qu'ils méprisent les besoins et leur légitime satisfaction, bien au contraire; mais on trouve chez eux, profondément ancrée, l'idée que le bonheur ne vient pas de la satisfaction d'une série illimitée de besoins. »
Nous savons que les Grecs ont eu à leur portée un certain nombre d'inventions, qu'ils auraient pu développer mais auxquelles ils n'ont pas consacré d'efforts.

Puis arrive le Christianisme. Saint Augustin demande aux moines de se mettre au travail pour assurer leur subsistance. Il développe toute une argumentation: on se procure ce dont on a besoin pour vivre. Mais surtout, on interprète avec le Nouveau Testament l'action de Dieu: Dieu travaille quand il crée le monde. Le cadre est donc prêt pour une valorisation du travail. Le spectre s'élargit: il y a de moins en moins de métiers illicites, mal vus, liés aux péchés capitaux. Les classes qui se développent veulent obtenir une reconnaissance sociale. Certaines inventions peuvent être développées parce que la représentation du travail s'est modifiée. (Marc Bloch et le moulin à eau)

Sur la frise du temps qu'elle nous dessine dans ce chapitre, on voit les idées évoluer de manière radicale, les lignes bougent sous l'effet des croyances, des religions. L'auteur développe sa pensée en s'appuyant sur l'histoire, on la suit, fasciné, par ces idées qui évoluent au cours des siècles et qui ont une influence sur la vie concrète des hommes. On se demande quelle est la prochaine étape....

LE TRAVAIL, CIMENT DES HOMMES EN SOCIÉTÉ
Nous en arrivons à l'invention du travail proprement dite. Elle se penche sur l'oeuvre d'Adam Smith,  Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations. Nous sommes à un moment où la richesse devient désirable. Le travail réclame un effort, il représente une quantité d'énergie en échange de la richesse.. Mais ce qui intéresse Smith et Malthus, c'est l'accroissement des richesses d'une nation, ce qui implique une conception purement économique et déjà réductrice de cette richesse.

Nous voyons là une révolution dans les esprits: la richesse apparaît comme une fin. Il y a un basculement qu'on cherche à expliquer par l'essor de la révolution industrielle, les interprétations de la Bible par Calvin et Luther...Dominique Méda aime bien l'explication du grand changement de l'époque qui met plus d'un siècle à s'imposer. Il faut imaginer qu'on sort d'un monde où on pensait que la terre et les hommes étaient le centre du monde et où on risquait sa vie à mettre ce dogme en doute. L'idée que la terre tourne autour du soleil n'est pas intuitive et mettra plus d'un siècle à s'imposer. On connaît les grands noms: Copernic, Galilée, et, enfin, avec Newton « La vérité éclate avec assez de force pour que nul ne puisse plus s'y opposer...»

La nature devient mesurable, on peut lui appliquer les lois de la physique. C'est la fin du droit divin. Mais alors, il faut trouver un ciment dans la société pour assurer l'ordre social. Car l'individu, sujet pensant, n'a plus peur des forces occultes invisibles, il se sait libre, certain de son existence, porteur de droits et de devoirs particuliers.

C'est donc l'économie qui va donner son unité à la société. Le désir d'abondance, l'intérêt individuel qui place l'échange au centre des relations humaines garantit l'ordre social. L'échange est le producteur du lien social, celui qui nous pousse à respecter l'autre pour qu'il accepte de coopérer avec nous. Elle cite Adam Smith:
« Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. »
Voici donc le travail installé au centre de la vie sociale.

LE TRAVAIL VU COMME UTOPIE
Dominique Méda montre ensuite comment, au XIXè siècle, le travail est investi d'une charge utopique forte. Elle examine la philosophie de Hegel, puis celle de Marx. L'homme ne doit cesser d'humaniser le monde pour contrer l'animalité en lui. Le travail me révèle à moi-même ma sociabilité et transforme le monde. Mais Marx, voyant les conditions de vie des ouvriers, constate que le travail réel est aliéné. Pour le rapprocher d'un idéal, car pour Marx, le travail est l'essence de l'homme en société, il faut combattre la propriété privée et réduire le temps de travail.
En France, pour Saint Simon, le travail incarne une idée de bien-être et d'abondance. Dans la société d'alors, où les découvertes techniques décuplent les capacités, les penseurs et politiques sont grisés par ce pouvoir de l'homme sur lui-même. Il y a un discours de valorisation du travail, décrit comme une force vitale qui transforme l'aspect physique des choses.
Mais il y a un paradoxe : ces discours de valorisation du travail interviennent au-moment où ses conditions sont les pires.
« La situation extrêmement préoccupante des ouvriers, officiellement reconnue dans les milieux politiques et objet de nombreux ouvrages, n'a pas remis en question la représentation désormais dominante que la société se fait du travail. » p.126
Les années qui suivent voient les débats entre socialistes et libéraux. Le droit du travail doit se développer pour éviter le trop grand pouvoir de l'employeur. Proudhon réclame même pour le travailleur un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a produite. Mais les deux camps sont d'accord: le travail reste rêvé comme un épanouissement, un moyen d’auto-réalisation de l'individu. La contradiction vient du fait que cette idée est portée par une classe dominante, privilégiée, alors que les conditions réelles du travail sont très dures.

Dominique Méda écrit que la social-démocratie va s'imposer sans résoudre ces contradictions. La pensée sociale démocrate est pragmatique: on ne sera jamais dans un travail libéré, il s'agit simplement de rendre supportable sa réalité en développant un Etat-providence. On fait tout pour améliorer les conditions de travail, le travailleur voit son pouvoir de consommateur augmenter, ce qui fait que le travail n'est pas voulu pour lui-même, mais pour acquérir autre chose. Il est un accès aux richesses et à une place dans la vie sociale.
« L'État-providence se donne pour impératif de maintenir absolument un taux de croissance, quel qu'il soit, pourvu qu'il soit positif, et de distribuer des compensations, de manière à toujours assurer un contrepoids au rapport salarial. »
Dans le chapitre suivant, Utopie du travail libéré, elle note que les théoriciens qui exaltent le travail ont un métier intellectuel. L'aiguillon de la faim doit pousser les gens vers l'emploi. On domestique les paysans pour les faire travailler à heures fixes et les rendre sensibles à l'appât du gain.

LA ROUE FOLLE DE L'ÉCONOMIE
Dans le chapitre Critique de l'économie, elle plonge aux racines de l'économie, son développement et la façon dont elle s'est imposée au point que "les indicateurs économiques ont été érigés en indicateurs politiques". Elle se veut la science la plus rationnelle, celle qui met en évidence des lois inflexibles. Mais  elle remarque que l'économie ne s'est jamais remise en cause au cours de son histoire.
« L'économie trouve des principes d'ordre: pour chaque individu, le principe de maximisation de son utilité, qui lui permet de choisir des quantités de biens en fonction de leur prix; pour l'ensemble des individus, le principe de la maximisation du bien-être collectif. Tout ceci s'opérant sur la scène désormais nécessaire à l'économie, le marché. »
Pour l'économie, il est indispensable de faire tenir ensemble des individus que rien ne dispose à coopérer pour augmenter les échanges et donc la production. Dominique Méda enchaîne avec de belles pages convaincantes sur les "désutilités". Le social par-exemple est considéré comme un coût par l'économie qui se refuse à considérer sa valeur ajoutée dans son calcul. Elle plaide pour un "inventaire de la richesse sociale".
«...les services non marchands -par exemple, toutes les fonctions collectives exercées par l'État, telle la santé, l'éducation...- ne sont pris en compte que sous la forme du coût qu'ils ont représenté, et non de la valeur ajoutée qu'ils sont censés avoir dégagée: on estime que l'exercice d'une fonction collective ne permet donc pas un enrichissement, un surcroît de richesse. »
« Comment parviendrons-nous à définir ce qui, conçu comme un enrichissement du point de vue "privé", constitue en réalité un appauvrissement pour l'ensemble de la société, si nous ne disposons pas d'un inventaire de la richesse sociale ? Autrement dit, si nous n'avons inscrit nulle part que l'air pur, la beauté, un haut niveau d'éducation, une harmonieuse répartition des individus sur le territoire, la paix, la cohésion sociale, la qualité des relations sociales sont des richesses, nous ne pourrons jamais mettre en évidence que notre richesse sociale peut diminuer alors que nos indicateurs mettent en évidence son augmentation. (...)  
A cette condition seulement, nous pourrions considérer comme faisant partie intégrante de la richesse sociale ce qui renforce la cohésion ou le lien social, ce qui est un bien pour tous, comme l'absence de pollution ou de violence, l'existence de lieux où se rencontrer, se promener, réfléchir, mais également toutes les qualités individuelles: l'augmentation du niveau d'éducation de chacun, l'amélioration de sa santé, le bon exercice de toutes ses facultés, l'amélioration de ses qualités morales et civiques. Ainsi seulement, ce qui est considéré aujourd'hui par les centres individuels de production, les entreprises, comme des désutilités privées- c'est à dire comme des coûts (la formation par-exemple qui apparaît toujours comme une dépense)- pourrait être tenu pour un bien social et encouragé à ce titre. »p.230
Elle fait la description d'une société où la politique court après l'économie, où l'État social se charge de panser les éventuelles plaies ouvertes par l'économie.

PROPOSITIONS POUR UNE AUTRE SOCIÉTÉ
Dans les deux derniers chapitres, Réinventer le politique: sortir du contractualisme et Désenchanter le travail, Dominique Méda parle de la crise que vit notre société, du risque de segmentation, de balkanisation. Elle fait des propositions, dessine les contours d'une nouvelle société basée sur la communauté. Elle n'oublie pas que le travail reste un facteur d'émancipation féminine. Cela reste passionnant, on a envie de citer beaucoup de passages, mais j'ai parfois eu l'impression de lire de la science-fiction.

J'espère que mon résumé ne simplifie pas trop ce livre. C'est un livre qui fourmille d'idées, on peut le reprendre, le discuter, puiser dedans.
 Ce que j'ai surtout compris, c'est le sentiment de malaise que je pouvais éprouver vis-à-vis de cette valeur tellement installée qu'on n'ose la remettre en cause, alors que mon vécu du travail était à l'inverse. L'ennui, l'insupportable ennui et, en face, un système qui vous affirme: vous y avez droit, c'est même votre devoir. Quand on parle d'effort physique, d'effort intellectuel, de sacrifice temporel, on est dans le réel. Le "travail" est un concept élaboré par une classe intellectuelle dominante pour faire tenir la société. Le soupçon pèse sur l'homme ou la femme "hors travail", quelque soient ses qualités humaines, ses compétences. Cette culpabilité originelle, ce leitmotiv lancinant sert aussi de camisole invisible pour faire tenir la société. On peut se demander si le coût social, médical, n'est pas démesuré...
« Le grand défi lancé à l'État aujourd'hui n'est donc pas de consacrer plusieurs centaines de milliards de francs à occuper les personnes, à les indemniser ou à leur proposer des stages dont une grande partie sont inefficaces, mais à parvenir à trouver les moyens de susciter des regroupements et des associations capables de prendre en charge certains intérêts et de donner aux individus l'envie de s'y consacrer, de susciter chez eux le désir d'autonomie et de liberté. » p.328

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