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mardi 1 juillet 2014

Les paris de fiction de Marc Dugain

7 Récits liés par un fil narratif: comme un détail détaché d'une photo, c'est un fait anodin dans l'un qui déclenchera le suivant.


Marc Dugain  En bas, les nuages, 7 histoires (Flammarion) 

La première nouvelle, Eileen, est vive et rapide. C'est la rencontre entre un déserteur et une vieille femme sur une île au bout du monde. Plaisir fugace de l'ellipse, elle passe comme un avion dans le ciel bleu.

La deuxième nouvelle, La bonté des femmes, est un peu taciturne. Cet éditeur égoïste qui se cache dans sa propriété de campagne parce qu'il a eu vent d'une épidémie ne fait rien pour être aimé. Ni sa femme, ni ses enfants, ni sa maîtresse ne sont dupes.
Je me demande si je vais continuer. Comme Marc Dugain a du métier, il réussit à planter un décor, à créer un semblant d'atmosphère, mais il y a comme une gratuité de la fiction et je me demande pourquoi lire ça ? C'est ce qu'on appelle parfois le "façadisme" dans ce type de littérature qui raconte des histoires dans un style classique. Dois-je consacrer quelques heures à finir ce livre alors qu'il y en a tellement d'autres qui me tentent, à tel point que parfois j'ai l'impression de ressembler à l'âne de Buridan.

Comme j'ai eu raison de continuer !
L'histoire suivante est la plus longue, Légende naïve de l'ouest lointain. C'est une nouvelle "américaine", un petit chef d'oeuvre, j'ai dans la tête des images à la Loustal....Il y a une plage au bord du Pacifique, une femme disparue en mer, des femmes obèses, deux amis étudiants différents l'un de l'autre. C'est quelque chose de vaguement familier, on a sûrement vu ces personnages dans des gros romans américains, c'est sans doute le modèle de Dugain. Il y a une belle rencontre inquiétante la nuit avec une sorte de mythomane, l'histoire des deux frères Kennedy assassinés en toile de fond. Des histoires dans l'histoire. Les deux amis essayent de mettre sur pied leur projet révolutionnaire. L'impitoyable imprévu de l'histoire américaine viendra enrayer la machine. Marc Dugain est très bon pour les morceaux de bravoure, et pour dire la solitude d'un homme en fuite.
« Je sais que vous êtes une génération qui vit avec un trouillomètre toujours activé...mais il y a moins de détraqués qu'on veut bien nous le faire croire. »
Comme le héros de la nouvelle suivante Les vitamines du soleil qui ferait un bon film psychologique à suspense. Sur le plan littéraire, j'aime beaucoup le début, cet écrivain dans une ville du sud qui observe le monde autour de lui. Sa routine est bousculée par une rencontre. Cette femme qui lit une de ses pièces au bord de la piscine, quel hasard... Deux êtres se jaugent, se cherchent...On plonge dans le passé...Une affaire irrésolue, crime ou suicide, que s'est-il passé ? Encore un pari de fiction parfaitement réussi.
« Mais nous nous sommes séparés. Malgré le fait que c'était bien commode d'avoir une femme près de soi. Cela permettait de se concentrer sur plein d'autres sujets. Alors que, lorsqu'on est seul, on ne pense qu'aux femmes. »

Montparnasse ressemble à la deuxième, heureusement elle est courte. Il aurait fallu la cruauté de Jauffret pour l'écrire.
« Les insomniaques ont compris qu'on passe sa mort à dormir et ne veulent pas entendre parler du sommeil durant leur vie. Résultat, ils ne profitent pas très bien de l'existence car ils vivent épuisés. »

Vent d'est réussit son pari, grâce au frère et à la sœur. La page consacrée à la pathologie du frère reclus chez lui est géniale. Famille dysfonctionnelle:
« Des parents aussi psychorigides que les nôtres ne pouvaient donner que des enfants conformistes à l'excès ou des marginaux incurables. Mon frère aîné vit tout seul dans son coin, il n'a jamais eu de femme ni de maîtresse, et ne désire pas plus les hommes. Quand je l'observe, j'ai l'impression de me voir, grossi cent fois à la loupe. Je ne sais rien sur lui ni sur son monde intérieur, sans doute très riche, mais dont rien ne perle jamais. »
« La solitude, c'est comme un canapé profond, quand on s'y installe, on ne sait pas si on aura le courage de s'en extirper un jour. »
« Le portable n'a pas amélioré la communication entre les hommes, mais il a décuplé un irrépressible besoin d'être tenu au courant. C'est frappant, cette étrange fébrilité à vouloir être informé en temps réel. » 
Les lucioles de jade conclut le recueil sur une note d'espoir et d'amour, en tout cas physique, deux êtres abandonnés se sont trouvés, de manière imprévue.

Dans toutes ces histoires, on sent que Marc Dugain part dans une direction, sans trop savoir où ça va le mener. Parfois une impasse un peu triste, d'autre fois de beaux voyages bien bouclés. Le plus agréable, c'est son style simple, classique, efficace, avec des points de vue proches des êtres de fiction qu'il a créé, ce qui fait qu'on a eu l'impression de vivre en temps réel avec eux.



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