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dimanche 20 juillet 2014

L'HERBE DES NUITS, le Paris somnambule de Modiano

L'herbe des nuits Patrick Modiano (Gallimard), 2012. 

On se laisse prendre...Et pourtant, cette aventure modianesque j'ai l'impression de l'avoir lue dix fois, vingt fois...Quand on a lu presque tous les Modiano, se produisent des surimpressions, des moments déjà vécus, ces états de conscience qu'on a d'ordinaire quand on est épuisé...
« Était-il possible qu'un double que j'avais laissé là continue à répéter chacun de mes anciens gestes, à suivre mes anciens itinéraires pour l'éternité ? »
Les personnages sont des silhouettes, ils errent dans un Paris qui a disparu, il vont dans des cafés. Dannie, ou Michèle Sampieri (ou Dominique Roger de son vrai nom, mais elle a encore d'autre noms) demande un Cointreau au 66. Que trafique-t-elle avec ces hommes dans le hall de l'Unic Hôtel,  Aghamouri, Paul Chastagnier, Duwelz, Gérard Marciano, l'inquiétant Georges, énièmes pseudonymes de personnages plus âgés qu'un jeune narrateur observe de loin...pourquoi revient-elle parfois avec une liasse de billets de banque...
Sous la plume de Modiano, Paris devient un palimpseste, nocturne ou vidé de ses habitants, des quartiers ont été détruit,bref une ville rêvée, presque une architecture abstraite. Le narrateur essaie d'ailleurs de retenir le passé:
« Ce soir-là, j'avais emporté mon carnet noir et pour passer le temps, je notais les inscriptions qui figuraient encore sur quelques maisons et entrepôts qu'on allait détruire, en bordure du terrain vague. »


Dès le premier paragraphe, la magie prend, on a envie de se l'approprier, le narrateur parle de sa voix blanche « Pourtant, je n'ai pas rêvé. ». On se reconnait dans les phrases «...j'étais toujours sur le qui-vive dans ce quartier.»
Il dit, page 27:
 « Il existe une période de la vie pour cela, un carrefour où vous pouvez encore hésiter entre plusieurs chemins »
 et je pense à une autre phrase dans je-ne-sais-plus-quel-roman-de-l'auteur que j'avais noté dans je ne sais plus quel carnet, qui parlait de certaines personnes comme des sentinelles dans votre vie. Et soudain, page 39:
«...il ne m'avait pas oublié- il est ainsi des sentinelles qui se tiennent à chaque carrefour de votre vie...» 
Voilà, c'est la même phrase, tournée autrement, elle est ressortie à la loterie des phrases modianesques... Le trouble vous saisit, au travers de ces auto-citations, l'auteur se répète, Modiano le vieux et Modiano le jeune se parlent sans cesse et ce vingt-cinquième roman devient la mise en abyme de tous les autres. Et le lecteur en vient à anticiper, comme dans un roman policier dont on connaît les codes.

Quand le narrateur et Dannie vont dans la maison de campagne dont elle a gardé la clé, quand ils n'allument pas les lumières pour ne pas ne pas se faire repérer, on pense à une scène de Voyage de noces, mais c'est une scène qui a lieu dans le Sud. Et ce chien qui reste dans cette maison, n'est-il pas celui que la Petite Bijou avait perdu ?
« Moi aussi, j'éprouve une drôle de sensation à la pensée de ces lampes que nous avons oubliés d'éteindre dans des endroits où nous ne sommes jamais revenus...Il fallait chaque fois partir vite et sur la pointe des pieds. »
Dans Dimanche d'août, il y un personnage mystérieux, figure de la loi, le Consul, qui fournit des renseignements sur des fantômes. Dans L'herbe des nuit, c'est une sorte d'inspecteur, Langlais, qui a interrogé le narrateur à l'époque des faits. Il a suivi "de loin" le narrateur, ils se reverront par hasard dans un café....
Inrockuptibles 1996


Pourquoi ce besoin de lire Modiano alors qu'il frise parfois l’auto-plagiat dans son univers autistique, alors que ce livre paraît être composé de la matière de tous les autres? Le seul petit renouvellement prend la forme artificielle d'une phrase comme « Ils se photographiaient avec leur iphone....» p.41 ?

Sans doute parce que cela ressemble à nos vies, constituées d'épisodes oubliés qui ont un air de familiarité, d'histoires qui se répètent. L'auteur transforme des mystères sans réponse en matière romanesque et cela nous console de nos questions incessantes, de ces choses jamais sues.

Voilà pourquoi je lis et même je relis Modiano: pour apprivoiser la nostalgie. J'ai envie de retrouver cet univers de fantômes et de somnambules, un peu comme quelqu'un qui voudrait écouter une musique particulière qui s'accorderait à son humeur. Cette sensation d'avoir assisté à un ballet d'ombres et de voix chuchotés dans un Paris interlope. Les corps se touchent à peine, le danger est lointain, la seule mort est rapportée sur le ton du fait divers.

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'inventeur », c'est de Cocteau je crois, et c'est ce que s'attache à faire Modiano, livre après livre. Il nous fournit des bribes d'explication, des débuts de piste, il nous donne des phrases, il éclaire quelques vies le temps d'une lecture et ça nous console du temps qui passe, un peu.







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