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mardi 26 mai 2015

La pluie à Rethel de Jean-Claude Pirotte

La pluie à Rethel  Jean-Claude Pirotte  (La petite Vermillion, 1982)  

Le plaisir subtil et doux amer de la mélancolie. 

J’ai beaucoup aimé ce récit de Jean-Claude Pirotte. Un homme est attablé et trace des phrases sur sa feuille. Il revisite son passé, les femmes qu’il a connu et qui se confondent. Ceux qui aiment Un homme qui dort de Perec peuvent prendre ce roman comme une sorte de suite qui se passerait dans le nord, à l’est du pays, en Belgique. Des instantanés qui parlent d’une vie sans fait saillant, sans intrigue. Il ne se passe presque rien. Le style soutient l’ensemble, le plaisir du mot. 

Vous vivrez dans le vent et les pluies de la mer. Vous écouterez les légendes liquides que chuchotent les agrès des voiliers échoués dans la brume, les nuits d’inquiétude frileuse et de bonheur plus vif. 

Mais le passé souvenu n’est pas le présent et l’écrivain, à sa table, est pris par le dégoût. 

« Je n’aime pas ces phrases qui se dévident grassement, je n’aime pas la saloperie de ces phrases nées dans une arrière-cuisine pisseuse, je n’aime pas la suie qui déferle en pluie sur le blanc des pages, et les transforme en torrents de boue noire, de lave refroidie, en écoulements d’humeurs glaireuses, en pustulences, en chiures poilues, et l’odeur insupportable des fermentations se répand autour de moi, m’étouffe, m’oppresse, cette odeur fétide de vieillard, de chicots, d’urine, de fornication, d’eau morte, de poubelle, de feuillée, de marube. »
C’est un homme qui s’appelle Vincent et qui pense que la vie est une somme d’absences multipliées par elles-mêmes à l’infini. Une vie nue et vide, une vie de pas perdus. Un homme qui regarde par la fenêtre et dit ce qu’il voit, ce qu’il ressent, il a mal à la jambe gauche. Il se détache de la fenêtre et se rassied. Il continue à écrire les mots étiques d’un quotidien qui se dépenaille de soir en soir
La galerie de taupe que l’on creuse, à l’aveuglette.

J’étais couché sur le ventre et le paysage valsait autour de moi comme les panneaux peints d’un manère de foire. 
Il remarque des détails comme les chatons de poussière, les appliques murales d’un salon octogonal. Il veut des femmes, mais n’est jamais vulgaire, il appelle ça: chercheur d’aubaines furtives. Plus tard, l’homme réalise que l’amour et la pluie, dans la chambre d’hôtel en face de la gare, ont conjugué des charmes puissants et dérisoires. 

Le dimanche, le passé rôde...
En gare de Nimègue, il a rencontré la blonde C...A moins que ce soit Mina ou la belle Virginia.Ils errent de frîche concertée en lande sablonneuse, de basses pinèdes en étendues de bruyères.  Il note la forme tourmentée d’un grand arbre, l’ondulation à peine perceptible d’un ressaut de terrain, le sillon noir et blanc d’un vol de pie ou l’appel perdu d’une voix dans un chemin creux...Il va marcher, trébucher, suivre la courbe du canal où deux péniches immobiles attendent la fin du monde. Un homme qui écrit qu’il ne peut pas se permettre de fantaisies aussi dispendieuse que l’envie de vivre. En 1982, Pirotte, l’avocat défroqué, est encore vivant pour encore plus de trente ans...

Chercher des images, patience de sourcier. Mais quelles images ? Quelle nappe d’eau fraîche découvrir sous les strates accumulées par l’indifférence universelle ? Je cherche des images, qui seraient mon musée d’Epinal à moi. 


En lisant ce texte de presque rien, j’avais envie de me le mettre en bouche, de le réciter...

Le premier dieu d'Emmanuel Carnevali



Emmanuel Carnevali     Le premier Dieu et autres proses (La Baconnière), traduit de l'Italien et de l'anglais par Jacqueline Lavaud. 


Le premier dieu est une autobiographie de 130 pages, suivi de proses, courts récits, divagations. 
Emmanuel Carnevali se souvient...Une enfance dont il ne guérira pas. La maladie règne en maître dans sa famille: mère morphinomane, tante qui l’élève et qu’il verra morte; cousin mangeur d’immondices qui a des vers énormes dans les intestins et enfin lui, malade dès l’âge de 15 ans. 
Son père les prend en charge, lui et son frère. L’école ne l’intéresse pas vraiment.
« Ces promenades  nous étaient certainement plus utiles que les heures passées dans une salle à l’air vicié par l’haleine des élèves. Tout ce que nous apprenions en classe, nous l’aurions fatalement oublié, car l’école est un lieu où l’on oublie tout ce dont on devrait se souvenir et où l’on se souvient de tout ce qu’on devrait oublier.  »
 Mais elle lui permet de découvrir Venise où il va au collège. 
« Mais le silence de Venise a quelque chose de magique. C’est la seule ville silencieuse du monde et son silence est un silence chaud, feutré, mystérieux. Reine de la lagune, elle se pelotonne dans un angle, mais c’est toujours une reine. »

Majeur, Carnevali s’embarque pour New York sur une vieille carcasse à moitié pourrie où il admire les vagues et fait la connaissance de Misio, le philosophe incroyablement lent. 
Au matin, nous pûmes admirer la rageuse fureur de la mer. Les vagues étaient de celles qu’on appelle en italien “cavalloni“ tant elles étaient compactes, massives, majestueuses, gris-vert. Elles semblaient des plus compactes, elle se brisaient pourtant en millions de brillants, à travers lesquels, incliné, le navire se frayait un passage, un bord pratiquement hors de l’eau. 
Puis il apprend à connaître New Yord en cherchant du travail « J’ai tant marché que je connais toutes les rues et chacune a laissé une empreinte sur mon esprit. » Il est serveur, il se fait souvent virer, les free lunch counter l’empêchent de mourir de faim. Toute une vie d’immigrant précaire. 

« Tous ces emplois ont été pour moi comme de vieilles chaises à demi défoncées sur lesquelles je m’asseyais de temps en temps avant de poursuivre mon chemin.»
« J’étais le capitaine du navire de la misère américaine. »

Avec son frère qui l’a rejoint, ils partagent une paire de chaussure pour deux puis ils se brouillent et Carnevali apprendra sa mort quelques années après. 
Il se marie, écrit de très belles pages sur la vie à deux, mais rencontre et rêve d’autres femmes. Il fait la tournée d’écrivains et essaie de faire son trou dans cette petite société. A Chicago, il côtoie une société d’excentriques, le “le forum de ceux qui arrivent au mauvais moment“. Il décrit ses amis d’alors Louis Grudin, Jack Jones, Annie Glick à qui il voue un amour déséspéré, Harriet Monroe, mère des poètes. Et les écrivains Sherwood Anderson et William Carlos Williams. 
Puis c’est la crise, la folie qui ne le laissera plus en repos. Il est farouchement convaincu d’être un dieu, il parle à l’infini et vit avec une chose, un double invisible qu’il appelle Chosequibrille. 
Le fou insupporte. Il est rejeté. Il se réfugie près d’un lac. Il nage: “l’eau du lac était mon absinthe.“ 
L’encéphalite le tient, il n’est plus qu’un être tremblant aux yeux vitreux. Il est renvoyé en Italie. Fin de l’autobiographie, la biographie officielle prend le relais et contraste avec son style poétique. 

Comme tous les grands livres surprenants, il faut s’acclimater à cette belle écriture épidermique, en tension perpétuelle, à cette vie rongée par le manque d’espoir et la maladie invalidante. On voit s’agiter un être fantasque et bavard pour qui ça finira mal, un poète vraiment maudit. 
C’est en relisant mes notes que je me rends compte que les croix abondent, comme autant de points d’exclamations et d’admiration. Des phrases uniques de poète. J’appelle phrase unique une phrase nouvelle, jaillie d’une cervelle et qui n’a jamais été lue auparavant. On a envie de toutes les noter, se faire une collection de toutes ces comparaisons originales et perçantes.  Il n’y a pas redite. Carnevali brode sur le déséspoir lancinant de sa vie, une enfance dont on ne guérit pas, une pauvreté de tous les instants et la maladie comme une épée de Damoclès. 

Les autres récits sont eux aussi marqués par le pessimisme, des histoire d’êtres solitaires pour qui ça tourne mal, tout en se teintant d’une note contemplative. Le poète interné a le temps de décrire son environnement comme dans Home, sweet home, où il regarde son appartement, la vie au quotidien. L’écriture se glisse comme un fantôme transparent sur la trame du quotidien. 


Merci à Babelio et aux éditions de La Baconnière pour cette belle découverte.