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vendredi 25 juillet 2014

Le Livre sans nom, forcément hénaurme !

Le Livre sans nom, Anonyme (Sonatine), traduit de l’anglais par Diniz Galhos, 460 pages, 21 €


Anonyme aime bien se marrer. Mais pour ne pas que son plaisir soit gâché par des rabats-joie, des tristes sires, des peines à jouir, des raclures, des salopards, des sacs à merde consanguins, il décide de garder l'anonymat. Il ne voudrait pas qu'on lui dise que ce n'est pas de la littérature. Lui, il s'en fout, il écrit son histoire. Il invente des personnages Hénaurmes, tous plus mauvais et teigneux les uns que les autres au point qu'on a l'impression qu'il n'y a qu'un seul personnage unique dont on change le nom et dont on exagère les caractéristiques. Mais toujours avec quelque chose de rocailleux dans la voix...  On est dans la surenchère permanente, il y a toujours un meilleur tueur ou un méchant qui doit faire encore plus peur que le précédent jusqu'à l'apothéose.

 Bourbon Kid boit de la pisse, puis du bourbon et tue tous le monde. Deux moines genre Obi-wan et son padawan débarquent de leur île lointaine pour récupérer la pierre qui peut sauver l'humanité et ne doit surtout pas tomber entre les mains du mal et on se marre. L'inspecteur en chef des enquêtes surnaturelles débarque à Santo Mondega. Rodeo Rex l'imbattable, chasseur de prime du Très-haut, arrive aussi. Pas de personnage principal, pas de héros, et le seul personnage un peu vertueux, le jeune  moine Peto ne demande qu'à s'encanailler. Ce sont des figures réduites au minimum avec un nom original et des pulsions, violentes en général.

Ce bouquin est sur une ligne de crête. Il excite tous nos mauvais instincts avec joie. Des grossièretés basiques et bas du front arrivent même à nous faire rire. Avec le troisième voire quatrième degré, le lecteur se laisse entraîner dans la régression et la transgression. Il devient un des salopards de Santo Mondega.
L'auteur se lâche la bride, on se demande si ça va tenir, et ça tient, ça ne fléchit pas, ça se réinvente sans cesse.

Je crois que ça tient grâce à la forme, à la construction. Il y a un vrai contraste entre le fond délirant de western déjanté et la forme quasi-ascétique, régie par des règles strictes.
Chapitres courts de trois ou quatre pages, écriture sèche et descriptive qui va à l'essentiel et dépeint une abondance de péripéties qui succèdent les unes aux autres.
Tout cela pourrait paraître extrêmement embrouillé, voire bordélique. Sauf que le roman repose sur une écriture très feuilletonnante et un découpage parfaitement rythmé, autre emprunt aux séries télé. Chaque chapitre constitue une sorte d’épisode qui focalise sur un personnage spécifique et le livre progresse par niveau, comme dans un jeu de combat du type “beat them all” (Streets of Rage ou Double Dragon) : les ennemis se font de plus en plus féroces, jusqu’au final fight contre le “boss”. Source: Elizabeth Philippe, Inrocks, 26 juin 2010. 
Ce qui m'a le plus frappé, c'est que presque toutes les scènes se déroulent dans un lieu fermé. Le roman est l'exploration de tous les endroits de Santo Mondega, cette ville qu'on ne trouve sur aucune carte :  le Tapioca, le Nightjar, le café Olé Au lait, le chapiteau, son ring et sa buvette, le commissariat, la bibliothèque municipale, le musée et un mystérieux bureau au sous-sol, les hôtels, les chambres...Les personnages sont déplacés comme des pions sur ces cases et souvent ils sont supprimés comme des pions victimes d'une pièce plus forte qu'eux.
Ce cadre narratif très strict permet à l'auteur d'oser tous les délires. A mon avis, c'est lui le vrai personnage du livre.
Bref, une lecture étonnante: l'histoire est totalement loufoque, on mélange western et le fantastique, on tue les personnages les uns après les autres. Je me demande encore comment je suis arrivé à la fin, et si vite en plus. Parce que ce genre de roman n'est pas spécialement mon genre. D'ailleurs, grand mystère: vais-je lire le suivant ? Comment ce roman quasi-conceptuel avec ses figures, ses archétypes épurés, va-t-il décanter dans ma mémoire de lecteur ?






dimanche 20 juillet 2014

L'HERBE DES NUITS, le Paris somnambule de Modiano

L'herbe des nuits Patrick Modiano (Gallimard), 2012. 

On se laisse prendre...Et pourtant, cette aventure modianesque j'ai l'impression de l'avoir lue dix fois, vingt fois...Quand on a lu presque tous les Modiano, se produisent des surimpressions, des moments déjà vécus, ces états de conscience qu'on a d'ordinaire quand on est épuisé...
« Était-il possible qu'un double que j'avais laissé là continue à répéter chacun de mes anciens gestes, à suivre mes anciens itinéraires pour l'éternité ? »
Les personnages sont des silhouettes, ils errent dans un Paris qui a disparu, il vont dans des cafés. Dannie, ou Michèle Sampieri (ou Dominique Roger de son vrai nom, mais elle a encore d'autre noms) demande un Cointreau au 66. Que trafique-t-elle avec ces hommes dans le hall de l'Unic Hôtel,  Aghamouri, Paul Chastagnier, Duwelz, Gérard Marciano, l'inquiétant Georges, énièmes pseudonymes de personnages plus âgés qu'un jeune narrateur observe de loin...pourquoi revient-elle parfois avec une liasse de billets de banque...
Sous la plume de Modiano, Paris devient un palimpseste, nocturne ou vidé de ses habitants, des quartiers ont été détruit,bref une ville rêvée, presque une architecture abstraite. Le narrateur essaie d'ailleurs de retenir le passé:
« Ce soir-là, j'avais emporté mon carnet noir et pour passer le temps, je notais les inscriptions qui figuraient encore sur quelques maisons et entrepôts qu'on allait détruire, en bordure du terrain vague. »


Dès le premier paragraphe, la magie prend, on a envie de se l'approprier, le narrateur parle de sa voix blanche « Pourtant, je n'ai pas rêvé. ». On se reconnait dans les phrases «...j'étais toujours sur le qui-vive dans ce quartier.»
Il dit, page 27:
 « Il existe une période de la vie pour cela, un carrefour où vous pouvez encore hésiter entre plusieurs chemins »
 et je pense à une autre phrase dans je-ne-sais-plus-quel-roman-de-l'auteur que j'avais noté dans je ne sais plus quel carnet, qui parlait de certaines personnes comme des sentinelles dans votre vie. Et soudain, page 39:
«...il ne m'avait pas oublié- il est ainsi des sentinelles qui se tiennent à chaque carrefour de votre vie...» 
Voilà, c'est la même phrase, tournée autrement, elle est ressortie à la loterie des phrases modianesques... Le trouble vous saisit, au travers de ces auto-citations, l'auteur se répète, Modiano le vieux et Modiano le jeune se parlent sans cesse et ce vingt-cinquième roman devient la mise en abyme de tous les autres. Et le lecteur en vient à anticiper, comme dans un roman policier dont on connaît les codes.

Quand le narrateur et Dannie vont dans la maison de campagne dont elle a gardé la clé, quand ils n'allument pas les lumières pour ne pas ne pas se faire repérer, on pense à une scène de Voyage de noces, mais c'est une scène qui a lieu dans le Sud. Et ce chien qui reste dans cette maison, n'est-il pas celui que la Petite Bijou avait perdu ?
« Moi aussi, j'éprouve une drôle de sensation à la pensée de ces lampes que nous avons oubliés d'éteindre dans des endroits où nous ne sommes jamais revenus...Il fallait chaque fois partir vite et sur la pointe des pieds. »
Dans Dimanche d'août, il y un personnage mystérieux, figure de la loi, le Consul, qui fournit des renseignements sur des fantômes. Dans L'herbe des nuit, c'est une sorte d'inspecteur, Langlais, qui a interrogé le narrateur à l'époque des faits. Il a suivi "de loin" le narrateur, ils se reverront par hasard dans un café....
Inrockuptibles 1996


Pourquoi ce besoin de lire Modiano alors qu'il frise parfois l’auto-plagiat dans son univers autistique, alors que ce livre paraît être composé de la matière de tous les autres? Le seul petit renouvellement prend la forme artificielle d'une phrase comme « Ils se photographiaient avec leur iphone....» p.41 ?

Sans doute parce que cela ressemble à nos vies, constituées d'épisodes oubliés qui ont un air de familiarité, d'histoires qui se répètent. L'auteur transforme des mystères sans réponse en matière romanesque et cela nous console de nos questions incessantes, de ces choses jamais sues.

Voilà pourquoi je lis et même je relis Modiano: pour apprivoiser la nostalgie. J'ai envie de retrouver cet univers de fantômes et de somnambules, un peu comme quelqu'un qui voudrait écouter une musique particulière qui s'accorderait à son humeur. Cette sensation d'avoir assisté à un ballet d'ombres et de voix chuchotés dans un Paris interlope. Les corps se touchent à peine, le danger est lointain, la seule mort est rapportée sur le ton du fait divers.

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'inventeur », c'est de Cocteau je crois, et c'est ce que s'attache à faire Modiano, livre après livre. Il nous fournit des bribes d'explication, des débuts de piste, il nous donne des phrases, il éclaire quelques vies le temps d'une lecture et ça nous console du temps qui passe, un peu.







mercredi 16 juillet 2014

Piéton du Grand Paris, la Grande Jetée et Nanterre

L'autre jour, à La Défense, repensant au livre Le piéton du Grand Paris, je dirige mes pas vers la Grande Arche, je gravis l'escalier et je prends des photos. Derrière, Nanterre s'étale, et la jetée dont parle l'auteur. Elle a été inaugurée en 1998, je crois que je n'avais jamais prêté attention à son existence. C'est ce que j'aime dans ce genre de livre, on rentre le soir et on relit la description que fait l'auteur, l'Histoire qui précède, on se sent un peu moins bête. Et la qualité principale de Guy-Pierre Chomette, c'est la justesse exprimée dans un style limpide. Je revis le même parcours, par temps de pluie.
Chacune des photos que j'ai pris peut être légendé par un extrait du livre.

Le panorama interdit
Grosse déception: depuis trois ans, alors que 250 000 personnes y grimpaient chaque année, le toit du monument, à 110 mètres du sol, est fermée au public. Un différend dont personne n'a cure oppose la société qui exploitait le toit de l'Arche et l'État, propriétaire du bâtiment. Comment donner à voir le Grand Paris si l'on prive ses usagers et ses visiteurs du meilleur point de vue sur la métropole, si l'on nie l'importance du panorama, la prise en compte de la topographie, l'impact de la perspective et la sensation de contempler les strates de l'histoire urbaine sur l'axe historique ? Sur le parvis, un kiosque désert annonce piteusement: « Visite de la Grande Arche- Vue panoramique ». Rien n'indique que le service n'existe plus. Dépités, les touristes glissent des détritus par la fente à travers laquelle ils s'attendaient à recevoir leur ticket. Les ordures s'accumulent sur le comptoir, la caisse enregistreuse et la chaise, qui sont toujours bien en place. Sur la vitre, des graffitis en plusieurs langues expriment colère et déception. L'un d'eux indique par une flèche la direction de la Jetée, en guise de consolation. p. 102
Enracinée au pied de la Grande Arche, la Jetée, inaugurée en 1998, s'élance vers l'ouest sur 450 mètres de long, à dix mètres au-dessus du vide créé par la fin brutale de l'esplanade de La Défense. Sa structure d'acier couverte d'un plancher en bois tropical enjambe le boulevard Circulaire, surplombe les jardins de l'Arche, domine les cimetières de Neuilly et de Puteaux et emporte les promeneurs dans un survol grandiose du prolongement de l'axe historique entre La Défense et la Seine. p.103
Par son ouverture béante vers l'ouest, la Grande Arche appelle au prolongement de l'axe historique. Au bout de la Jetée où je parviens enfin, la vue est parfaite sur le projet Seine-Arche, immense aménagement urbain qui vise à relier La Défense à la Seine, encore elle, puisque le fleuve revient sur ses pas après avoir viré de bord là-haut, du coté de Gennevilliers. 
Le Nanterre du futur ne doit plus être l'arrière-Défense, dit le maire Patrick Jarry
Décidée en 2000, prévue pour durer 15 ans, cette Opération d'intérêt national recompose une grande partie de Nanterre le long de l'axe historique, matérialisé sur trois km par vingt terrasses de pelouses bordées de bureaux, d'équipements et de logements (dont plus d'un tiers de logements sociaux ), dans des immeubles qui ne dépasseront pas 10 étages.
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J'ai continué la promenade jusqu'à des palissades, puis j'ai rejoint la gare de Nanterre Université, un peu au hasard. 

 Au labyrinthe des venelles boueuses des bidonvilles - Nanterre en a compté plus d'une vingtaine - a succédé un enchevêtrement de d'autoroutes, de voies rapides, de voies ferrées, de rond-points, d'anciennes rues coupées, de palissades qu'il faut longuement longer avant de pouvoir bifurquer, de passerelles provisoires pour sauter les obstacles, de parcours piétons sans cesse modifiés, redessinés au gré des grands travaux qu'un démiurge semble perpétuer à l'infini. 

mardi 15 juillet 2014

Albert Londres Les Forçats de la route

Albert Londres, Les Forçats de la route (Arléa) 
De retour de Cayenne, Albert Londres
va "porter la plume dans la plaie" sur les routes du pays.

Lettre à Alberto Contador.

Cher Alberto, hier, tu es tombé et tu t'es fracturé le tibia. Tu tirais la tronche car tu t'étais entraîné dur pour regagner le Tour de France. Je te conseille une courte lecture (60 pages) qui va te permettre de relativiser. Je ne sais pas si Les Forçats de la route a été traduit en espagnol mais si c'est le cas, lis-le, c'est court,
formidable et intense. Et c'est de l'histoire vraie. C'était vraiment une autre époque, terriblement dure, où les coureurs ne faisaient pas fortune. Allez, je te raconte.
VainqueurDrapeau : Italie Ottavio Bottecchia
24,250 km/h de moyenne

Le grand journaliste Albert Londres suit le Tour de France 1924. Il est au départ à Argenteuil. Les coureurs partent dans la nuit, ils vont au Havre. Déjà, le récit nous change des vieilles photos en noir et blanc,
« On aurait juré une fête vénitienne, car ces hommes, avec leurs maillots bariolés, ressemblaient de loin à des lampions. »
Il rend compte de la dimension populaire, on fait du feu dans la nuit, des braseros, pour accompagner la première étape des coureurs.
« Le jour se lève et permet de voir clairement que, cette nuit, les Français ne se sont pas couchés; toute la province est sur les portes et en bigoudis. »
Quand aux coureurs, ils crèvent et ils crèvent encore, leitmotiv qui va rythmer le récit, un boyau qui crève une fois de trop et c'est la tragédie . Fin de l'étape, vers 18h30, "les casquettes ont l'air de pansements de blessés de guerre."
Un jour viendra où on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l'on trouvera que Dieu a fait l'homme trop léger. 

Deuxième étape, les frères Pélissier ne repartent pas. Henri en a marre des vexations de commissaires trop zélés et des réglementations. Ce qu'il cause bien le coureur assis devant son chocolat chaud au café de la gare, comme il exprime bien sa souffrance. On retrouve une époque beaucoup plus dure dans les relations humaines, comme je l'avais déjà montré dans le livre sur les petits métiers. Les coureurs cyclistes représentent une sorte de prolétariat qu'on admire, mais qu'on exploite, qui doit souffrir...D'ailleurs Bottechia l'italien, futur vainqueur, est maçon dans le civil. Et Alphonse Baugé, dit le Maréchal, pour tenter de convaincre un coureur de continuer malgré ses maigres 6 francs 50, lui dit: il y a la fanfare de ton pays natal qui viendra t'accueillir à la gare. Ambiance paternaliste.
Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l'eau qui coule, on doit s'assurer que ce n'est pas quelqu'un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement: pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même !

Les étapes s'enchaînent, 354 km, 405 km, 412 km, les départs dans la nuit, les petits matins froids, des météos "à ne pas mettre un cochon d'Inde au balcon", le soleil s'installe et les coureurs disent: "il est temps de manger notre poussière" ou "la belle-mère a poivré la route". Il y a l’œil de verre de Barthélémy victime d'un silex, il y a les noms des coureurs: Alavoine, Mottiat, Omer Huysse, Tiberghien, Jacquinot, Jean Garby.

Le comportement du public, déjà, cause des accidents.
« Les courses sont l'amusement du public. Il ne faut cependant pas les confondre avec une corrida. Les coureurs ne sont pas des taureaux, il ne doit pas y avoir de mise à mort à la fin du spectacle. »
Ils attaquent le Tourmalet avec les mouvements
de quelqu'un qui se jetterait la tête contre les murs.

Partis plus de 150, ils reviennent 60 !
Voilà, Alberto, la première victoire italienne, comme cette année peut-être, un petit bouquin qu'on lit bouche bée, en se disant nan, c'est pas possible... Un reportage au jour le jour paru dans le Petit Parisien, servi par la prose dense et poétique de Albert Londres, des phrases au pouvoir évocatoire pour montrer le combat dantesque, inhumain des coureurs sur leur machine.
« La pluie avait cessé; elle reprend. Le vent coupe la figure, les hommes roulent têtes baissé; on dirait qu'ils sont maquillés comme des fakirs. La boue ne leur fait pas un masque, mais des dessins originaux sur tout le corps, et leur nez sert de rigole à l'eau qui tombe. »
Le dopage à l'époque:
 (...) Voulez-vous voir comment nous marchons? Tenez...
De son sac, il sort une fiole:
- Ça, c'est de la cocaïne pour les yeux, ça c'est du chloroforme pour les gencives...
- Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c'est de la pommade pour me chauffer les genoux.
- Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boîtes chacun.
- Bref, dit Francis, nous marchons à la « dynamite ». 





vendredi 11 juillet 2014

EVA, de James Hadley Chase, imposture et déchéance

Eva, de James Hadley Chase, Série noire n°6, 1947, le Livre de poche no 936, 1963, Carré noir n° 95, 1972.
James Hadley Chase était un écrivain anglais

L'homme qui nous raconte l'histoire n'est vraiment pas sympathique mais comme tout est relaté de son point de vue, on est bien obligé de le suivre. Le lecteur peut se sentir comme devant un miroir et se demander:  qu'est ce qui te permet de te croire meilleur que ce veule individu ?
« Inutile de vous raconter des histoires, vous ne valez pas mieux que les autres. »
 Ingrédients: Hollywood, une femme fatale, un écrivain raté entraîné dans la ruine, des producteurs à cigares. Clive Thurston a du succès à Hollywood, de l'argent, et de l'arrogance à revendre. Mais Clive Thurston sait que sa pièce à succès repose sur une imposture: il l'a volée à un mort. Pour se prouver qu'il vaut quelque chose en tant qu'écrivain il fréquente une femme de mauvaise vie qui le fascine.

En lisant le livre, je vois un film noir et blanc, j'entends la musique typique des films hollywoodiens des années 50, les voix des acteurs. Le whysky coule à flot, on parle beaucoup d'argent.
 Ça ne me passionne pas mais au fur et à mesure que le roman avance et qu'on assiste à cette déchéance, on sent le destin se mettre en place, l'homme est lucide
« Je commençais à penser que tout le monde avait du talent sauf moi...», il doit trouver des contrats avec des producteurs mais s'acharne à tout gâcher, souvent déprimé et désespéré parce qu'envieux et nourri de remords, il est surtout faible et accro à cette putain "magnétique" mais d'une glaciale indifférence "une nature foncièrement mauvaise" "qui n'a jamais su toute l'étendue de son pouvoir", il se compare à un morphinomane qui attend sa piqure.
« Je compris que le contact charnel d'Eva avait laissé sur moi une empreinte indélébile. »
« Étais-je donc un chien pour qu'une putain se permette de refuser mon argent et de m'interdire sa porte ? »
On commence à avoir peur de ce qui va se passer et c'est le drame bien sûr. On ne racontera pas. Sauf que la bonté des femmes n'est pas récompensée. Et que les gentilles fées n'ont pas leur place dans le roman noir.
En lisant James Hadley Chase, on ne s'attend pas à de la grande littérature, mais j'avais gardé un bon souvenir de ses romans âpres et noirs. Là, on a un peu l'impression que l'écrivain anglais a essayé d'imiter les drames hollywoodiens, ça tire à la ligne, ça se répète un peu. Ce qui se sauve le roman, c'est son sens du timing, la manière de boucler par une tragédie qui met un coup de poing au lecteur. Et la scène de la cravache... C'est une rencontre mitigée mais c'est un risque que je suis prêt à courir avec cet auteur. La chair de l'orchidée et sa succession de péripéties reste un grand souvenir de lecture.

samedi 5 juillet 2014

La forêt d'Iscambe

Fantastique
Christian Charrière   LA FORÊT D'ISCAMBE (Points seuil-Phébus 1993) paru en 1980. 

Lu à l'époque du lycée, en seconde, je crois, sur l'insistance d'un camarade, il m'avait laissé une impression puissante. L'auteur fait corps avec son invention: la forêt qui donne son titre au roman jusque dans le langage «...masse impénétrable au regard où nul - à moins d'être fou- ne se fut risqué ». Même s'il faut attendre les 100 premières pages pour que les héros osent y pénétrer, elle a déjà envahi le roman, on ne parle que d'elle, à la fois menace et asile. Allégorie de la chose mystérieuse qui fait peur parce qu'on ne la connaît pas.

« Le chef des Émeraldiens avait sursauté : atteindre Paris? Mais c'était de la folie pure ! Le Fondeur n'avait aucune idée du caractère infranchissable de la forêt d'Iscambe, jungle si épaisse que parfois il fallait une journée entière pour parcourir ne serait-ce qu'une centaine de pas. Et puis, dans cet amas de végétation en furie, parmi les marécages dont le vent poussait parfois jusqu'à l'haleine méphitique, vivaient des monstres étranges, des abominations redoutables, résultat de ces embardées de la nature que les bombes avaient jadis provoquées. Le Fondeur n'y aurait pas encore introduit le bout de son nez qu'il serait déjà dévoré par des fauves cornus, velus, griffus, dont il ne soupçonnait pas l'existence. Quant à Paris, il n'était même pas sûr que cette cité fabuleuse fût réelle. Peut-être était-elle de la même étoffe vaporeuse dont les archipels laineux étaient constitués, autant dans ce cas-là vouloir étreindre un nuage.»
Ce qui impressionne, c'est l'exubérance et la générosité dont fait preuve l'auteur. Il puise sans s'économiser dans l'énorme réserve d'adjectifs du dictionnaire, sans compter les mots qu'il invente, (choupin, flamour, clapate, blagoulette...),  il enchaîne les péripéties dignes des meilleurs romans d'aventure. Il crée un bestiaire auquel il donne l'humanité, il rend le végétal humain et capable de souffrance. On a un écrivain démiurge qui croît à la puissance de la métaphore et qui ne se bride jamais. Cette langue qu'il manie avec faconde, ces mots qu'il aime rouler comme des pierres, il les donne aussi aux insectes géants que les voyageurs vont rencontrer dans leur quête initiatique.

On sent que Christian Charrière (décédé en 2005) a aimé écrire ce livre, s'engloutir dans l'univers qu'il a créé, il se pique à son propre jeu et l'invention entraîne l'invention, dans une sorte de délire constant et maîtrisé. Le risque, ce serait une fiction en roue libre, et de se laisser entraîner par univers en expansion. Mais il garde une vigilance critique, il s'adosse à un univers réaliste. En effet, l'action se déroule après une grande catastrophe qui a dévasté la terre. En France, ne subsiste plus qu'une sorte de dictature bureaucratique qui sent le vieux chiffon, l'intérieur de bureau, basée à Marseille, le Bureau Populaire, qui "veut clouer l'individu à son mental".  Le peuple d’Émeraude qui vit à la lisière de la forêt est protégé de cette dictature par la steppe et par le génie militaire de son chef, Tanguy. Il est le père adoptif de It'van, l'un des trois héros de l'aventure. Arrivent au village emeraldien ( la vallée d'Émeraude) un ermite, le Fondeur, et son disciple, Évariste qui ont l'intention de traverser la forêt pour arriver à la ville de l'ancien savoir, le tombeau de la civilisation défunte, où ne restent "qu'un entassement d'immeubles croulant dans des catacombes végétales", Paris. Le vieil ermite, sorte de maître Yoda un peu ridicule, possède une carte d'autrefois. Ils vont suivre l'Autoroute du soleil, l'A6.

Et la forêt d'Iscambe devient le territoire de jeu de l'auteur. Il aime à guider nos pas, à nous montrer ce qui se passe, et comment nos héros s'en sortent toujours, car il s'agit d'une chronique chevaleresque. La colonne vertébrale de cette forêt métaphore, et de cette aventure fiction, c'est l'A6, son ancien tracé, "une route de l'ancien temps, cimentée et goudronnée" avec ses dieux de stations-service abandonnés, Antar, Shell, Esso...La fantasy s'accroche bien à ce réel. Et je retrouve ce que j'avais le plus aimé, dans les 100 dernières pages, la description de Paris envahi par la forêt.

Charrière fait preuve d'humour, il est le conteur qui héroïse ses personnages tout en se moquant d'eux. C'est tout de même un drôle de mélange, ce roman, un miracle que ça tienne. On est toujours à la limite de l'exagération, du ras-le-bol adjectival et métaphorique, de la formule incantatoire, de l'évocation tonitruante. Mais ça tient et ça se lit bien. Sans doute parce que l'écrivain est toujours en mouvement avec ses personnages et retrouve le roman d'avant le roman: l'épopée. Une épopée qui refuse de se prendre au sérieux. Et qui introduit de la gauloiserie, une sexualité ludique, joyeuse, basée sur les mots. Exemple avec le dernier marmouset sur terre qui ne veut pas entendre parler du "cavanou" d'une naine, même s'il en trouvait un à sa taille, il ne se voit pas "bourrechouffler" la naine.

Tout tient, les énigmes sont résolues, on saura pourquoi les clapates pleurent la nuit en de mélancoliques sanglots qui provoquent l'insomnie des voyageurs, on saura quelle est cette menaçante montagne gluante en déplacement, nous assisterons à la psychanalyse sauvage de la reine des termites et tant d'autres choses encore.
On avance dans l'action, on ne voit pas le temps passer, c'est le genre de roman où on en lit toujours un peu plus que prévu. De bonnes retrouvailles avec une littérature vivante qui n'a pas pris une ride, 35 ans après.

- Critique intéressante sur le cafard cosmique
- Autre critique intéressante.
- Encore une autre


mardi 1 juillet 2014

Les paris de fiction de Marc Dugain

7 Récits liés par un fil narratif: comme un détail détaché d'une photo, c'est un fait anodin dans l'un qui déclenchera le suivant.


Marc Dugain  En bas, les nuages, 7 histoires (Flammarion) 

La première nouvelle, Eileen, est vive et rapide. C'est la rencontre entre un déserteur et une vieille femme sur une île au bout du monde. Plaisir fugace de l'ellipse, elle passe comme un avion dans le ciel bleu.

La deuxième nouvelle, La bonté des femmes, est un peu taciturne. Cet éditeur égoïste qui se cache dans sa propriété de campagne parce qu'il a eu vent d'une épidémie ne fait rien pour être aimé. Ni sa femme, ni ses enfants, ni sa maîtresse ne sont dupes.
Je me demande si je vais continuer. Comme Marc Dugain a du métier, il réussit à planter un décor, à créer un semblant d'atmosphère, mais il y a comme une gratuité de la fiction et je me demande pourquoi lire ça ? C'est ce qu'on appelle parfois le "façadisme" dans ce type de littérature qui raconte des histoires dans un style classique. Dois-je consacrer quelques heures à finir ce livre alors qu'il y en a tellement d'autres qui me tentent, à tel point que parfois j'ai l'impression de ressembler à l'âne de Buridan.

Comme j'ai eu raison de continuer !
L'histoire suivante est la plus longue, Légende naïve de l'ouest lointain. C'est une nouvelle "américaine", un petit chef d'oeuvre, j'ai dans la tête des images à la Loustal....Il y a une plage au bord du Pacifique, une femme disparue en mer, des femmes obèses, deux amis étudiants différents l'un de l'autre. C'est quelque chose de vaguement familier, on a sûrement vu ces personnages dans des gros romans américains, c'est sans doute le modèle de Dugain. Il y a une belle rencontre inquiétante la nuit avec une sorte de mythomane, l'histoire des deux frères Kennedy assassinés en toile de fond. Des histoires dans l'histoire. Les deux amis essayent de mettre sur pied leur projet révolutionnaire. L'impitoyable imprévu de l'histoire américaine viendra enrayer la machine. Marc Dugain est très bon pour les morceaux de bravoure, et pour dire la solitude d'un homme en fuite.
« Je sais que vous êtes une génération qui vit avec un trouillomètre toujours activé...mais il y a moins de détraqués qu'on veut bien nous le faire croire. »
Comme le héros de la nouvelle suivante Les vitamines du soleil qui ferait un bon film psychologique à suspense. Sur le plan littéraire, j'aime beaucoup le début, cet écrivain dans une ville du sud qui observe le monde autour de lui. Sa routine est bousculée par une rencontre. Cette femme qui lit une de ses pièces au bord de la piscine, quel hasard... Deux êtres se jaugent, se cherchent...On plonge dans le passé...Une affaire irrésolue, crime ou suicide, que s'est-il passé ? Encore un pari de fiction parfaitement réussi.
« Mais nous nous sommes séparés. Malgré le fait que c'était bien commode d'avoir une femme près de soi. Cela permettait de se concentrer sur plein d'autres sujets. Alors que, lorsqu'on est seul, on ne pense qu'aux femmes. »

Montparnasse ressemble à la deuxième, heureusement elle est courte. Il aurait fallu la cruauté de Jauffret pour l'écrire.
« Les insomniaques ont compris qu'on passe sa mort à dormir et ne veulent pas entendre parler du sommeil durant leur vie. Résultat, ils ne profitent pas très bien de l'existence car ils vivent épuisés. »

Vent d'est réussit son pari, grâce au frère et à la sœur. La page consacrée à la pathologie du frère reclus chez lui est géniale. Famille dysfonctionnelle:
« Des parents aussi psychorigides que les nôtres ne pouvaient donner que des enfants conformistes à l'excès ou des marginaux incurables. Mon frère aîné vit tout seul dans son coin, il n'a jamais eu de femme ni de maîtresse, et ne désire pas plus les hommes. Quand je l'observe, j'ai l'impression de me voir, grossi cent fois à la loupe. Je ne sais rien sur lui ni sur son monde intérieur, sans doute très riche, mais dont rien ne perle jamais. »
« La solitude, c'est comme un canapé profond, quand on s'y installe, on ne sait pas si on aura le courage de s'en extirper un jour. »
« Le portable n'a pas amélioré la communication entre les hommes, mais il a décuplé un irrépressible besoin d'être tenu au courant. C'est frappant, cette étrange fébrilité à vouloir être informé en temps réel. » 
Les lucioles de jade conclut le recueil sur une note d'espoir et d'amour, en tout cas physique, deux êtres abandonnés se sont trouvés, de manière imprévue.

Dans toutes ces histoires, on sent que Marc Dugain part dans une direction, sans trop savoir où ça va le mener. Parfois une impasse un peu triste, d'autre fois de beaux voyages bien bouclés. Le plus agréable, c'est son style simple, classique, efficace, avec des points de vue proches des êtres de fiction qu'il a créé, ce qui fait qu'on a eu l'impression de vivre en temps réel avec eux.